Café littéraire du 27/04/2026 📜📚

CR du café littéraire du 27 avril 2026.

Nous sommes un peu moins nombreux que d’habitude pour ce café, avec 12 participants. Il est vrai que le temps absolument magnifique (température proche de 30 degrés) n’incite guère à s’enfermer. Nicole Soleilhac nous a informés de son exceptionnelle  absence, Ida et Marie également. Etaient présents Sylvie, qui a assuré l’animation, Fabienne, Gérard, Aurore, Evelyne, Marielle, Monique, Béatrice, Marie-Odile, Nicole C., Maryse et votre serviteur Louis.

Ce compte rendu est donc exceptionnellement réalisé par Louis, il manquera du talent incomparable de Nicole qui avait toutefois proposé de le rédiger sur la base des notes que nous aurions pu lui communiquer. Je la remercie ici personnellement mais nous la relevons –pour cette fois- de cette tâche.

Sylvie commence en exprimant notre bonheur de retrouver Marie-Odile parmi nous après les moments si difficiles suite au décès de son mari.

Avant d’aborder les présentations, Sylvie fait la lecture d’un beau texte d’Adélaïde de Clermont Tonnerre  qu’elle a écrit pour la grande dictée de la grande librairie qui a eu lieu il y a quelques jours. Voici ce texte :

LA GRANDE DICTÉE de LA GRANDE LIBRAIRIE du mercredi 22 avril :

Grand Palais.

La vie est un voyage, pas une destination, car je sais bien ce que je fuis et non ce que je cherche.

Les rêves d’ailleurs percent les nuées bleu-gris de l’hiver, mais Tombouctou, Petra, St Pétersbourg ou la route de la soie et ses délices orientales se font inaccessibles.

Les frontières, que la folie de quelques hommes irréfragables a sciemment ressuscitées, ont exposé terres, airs et mers à des désirs archaïques.

Quand le monde se referme, munissez-vous d’autres laissez-passer. Au cœur de nos campagnes oubliées, tant de découvertes nous attendent !

Et notre vieille Europe recèle, à portée de pied, d’innombrables mystères et autant de beautés.

Levons les yeux vers ces visages trop souvent ignorés. Chaque regard est une traversée du miroir.

Chaque être, une âme inexplorée.

ADÉLAÏDE de CLERMONT TONNERRE

La parole est donnée ensuite à Marie-Odile qui nous présente, avec un manque d’enthousiasme évident, un petit livre (64 pages) de Michel Houellebecq s’intitulant «Combat toujours perdant ». Un texte plus noir que noir selon Marie-Odile qui avoue ne pas apprécier Houellebecq du tout.

Pour Gérard, il se bat contre les illusions, ce qui n’est en fin de compte pas évident car le combat est perdu d’avance (selon le titre). Le débat qui suit porte sur le fait que nos contemporains semblent amateurs d’anxiété, de peur, d’angoisse et notre monde n’aide en effet guère à s’en extraire avec en particulier l’emprise néfaste du numérique. Houellebecq exploite ce terrain et ça marche : il vend bien ses livres. Mais il faut lui reconnaitre qu’il est l’écrivain de l’époque, celle d’un monde qui selon lui et de nombreux observateurs, se défait,  se déstructure, est en décomposition,  déliquescence, et il a une certaine capacité à incarner l’écriture désenchantée d’un siècle qui ne sait plus ce qu’il est.
Marielle donne le coup de grâce en estimant « qu’il se déstructure lui-même ».
Louis fait observer que les périodes où se ressentent fortement ce pessimisme, cette angoisse, ce sentiment que plus rien ne va, peuvent conduire à la montée des totalitarismes comme on l’a malheureusement expérimenté dans la grande dépression en 1929. On sait où cela a conduit.  

Merci à Marie-Odile de nous avoir entrainé à la découverte de ce livre, sans nous inciter avec beaucoup de conviction à le lire, mais cela a suscité un débat passionnant.

Aurore nous présente ensuite un roman de Jérome Ferrari intitulé « Très brève théorie de l’enfer ».

L’auteur est né en 1968 à Paris, est un écrivain et traducteur français. Il a passé son enfance entre Paris et la Corse[],dont ses parents sont originaires.  Il effectue une partie de ses études à la Sorbonne, il est agrégé de philosophie, a un  DEA en ethnologie et une chaire d’écriture à Sciences Po[]. Il enseigne en 2003 au lycée international Alexandre-Dumas à Alger, puis après trois ans, part au lycée français Louis Massignon d’Abu-Dhabi jusqu’en 2015. ;Il enseigne depuis la rentrée 2025 au Lycée Voltaire à Paris.

Il obtient le prix Goncourt 2012 pour son livre Le Sermon sur la chute de Rome.

En 2024, il entame une trilogie « contes de l’indigène et du voyageur » dont « Très brève théorie de l’enfer » est le deuxième volet. Son séjour dans les Emirats l’avait profondément marqué et il a toujours su que cette expérience aboutirait un jour à un livre.

Ce roman évoque le thème du voyage d’un professeur venu de Corse, et de la rencontre entre des gens d’horizons différents. Mais c’est aussi l’histoire de l’enfer personnel que traverse ce professeur car sa femme s’enferme dans une dépression qu’il refuse de voir. Le roman suit un couple d’expatriés volontaires qui arrive aux Emirats avec leur fille de 5 ans. Pour s’occuper de leur fillette, ils emploient une femme émigrée du Sri Lanka trente ans plus tôt, Kaveesha.

On suit en parallèle l’histoire de la vie de ce professeur et de sa famille et de Kaveesha qui a quitté Colombo pour offrir un avenir aux siens.  C’est donc la rencontre entre deux types de personnages qui ont quitté leurs pays pour des raisons différentes, expatriés pour les uns, émigrée pour Kaveesha. Ils se côtoient sans jamais se connaître, l’exil les sépare.

L’Histoire : le professeur enseigne à Alger ; il va rencontrer une jeune femme arabe, très belle, enseignante dans le même lycée. Il en tombe éperdument amoureux. Pour l’épouser, il va se convertir à l’Islam. Des attentats se produisent près du lycée ; sans en parler à son épouse, il demande et obtient un poste à Abu-Dhabi. Il quitte alors Alger  avec sa femme et sa petite fille qui a quelques années, e s’installe à Abu-Dhabi avec tous les privilèges accordés aux expatriés. Découverte d’une ville moderne d’acier et de verres multicolores, entre désert et mer. Le roman nous fait en parallèle découvrir  les circonstances qui ont amené Kaveesah à partir pour assurer un avenir aux siens, et comment elle a quitté Colombo. Aurore nous fait part de son « coup de cœur » pour Kaveesha dont on suit le parcours pendant trente ans. Elle va découvrir le sort réservé aux immigrés employés de maison dont les employeurs confisquent en général le passeport.

Dans une interview, Jérome Férrari indique ne pas vouloir dénoncer la façon dont les choses se passent à Abu-Dhabi mais il veut montrer à quel point l’écart social  entre expatriés aisés et immigrés exploités peut rendre impossible toute relation humaine entre eux.

C’est un roman qui explore l’exil, l’altérité, dans un monde où les vies se frôlent sans jamais se rejoindre. Roman dense, sombre mais à l’humour piquant, féroce sur le déracinement. C’est aussi une belle histoire d’amour.

Ferrari utilise un moyen narratif simple alternant les points de vue des personnages pour montrer comment l’enfer se crée progressivement dans la routine quotidienne et l’indifférence. Il a une belle écriture aux phrases longues.
Aurore a noté en début du roman la citation d’un passage des ‘Sept piliers de la sagesse » de Thouars Laurence.

Une discussion animée a ensuite lieu sur ce thème de l’exploitation des immigrés, et les nombreux scandales qui ont défrayés la chronique il y a quelques années à Paris en particulier sont évoqués. Fabienne nous fait part d’un cas récent du même type d’une africaine à Londres. Sylvie évoque à son tour un épisode sur un problème d’un type voisin qui est celui de l’omerta en Corse. Lors de cet épisode qu’elle a vécu lors de vacances à Ajaccio, un jeune homme du continent  avait renversé et tué un homme Corse. Il n’en avait pas la responsabilité, ce  qui pouvait être établi par le témoignage d’une femme corse qui n’a en fait jamais voulu témoigner !  En rapport avec ce quasi esclavagisme des immigrés tels que Kaveesha, Béatrice nous rappelle que la Mauritanie a aboli l’esclavage en 1991, mais on estime que 43 000 personnes étaient encore retenues en esclavage en 2016 !

Fabienne nous emmène ensuite en Virginie pour nous faire découvrir un important roman (déjà par l’épaisseur) de Jayne Anne Phillips, « Les sentinelles », prix Pulitzer 2024.

Présentation par Fabienne du roman « Les sentinelles » de Jayne Anne PHILLIPS

L’autrice est née en 1952 en Virginie et son œuvre se situe dans le sud des USA.

Elle fait des études de littérature anglaise et d’écriture et commence par écrire de la poésie. Puis elle voyage à travers le pays en occupant des emplois temporaires et variés qui lui permettent de mieux cerner l’humain et ses compatriotes ainsi que l’histoire de son pays. Elle bénéficie d’une bourse d’écriture et publie son premier roman « Rêves de machines » qui traverse l’histoire de sa famille au regard de la guerre du Vietnam en 1984. Puis elle enseigne à l’université de Harvard. En 1994 sort son deuxième roman « Camp d’été ». Puis « Trait d’union » en 2000, « Lark et Termite » en 2016 : finaliste pour le National book Awards. En 2024 elle obtient le prix Pulitzer avec « Les sentinelles ».

 1874 Virginie occidentale, après la guerre de Sécession, civils, soldats, vagabonds, affranchis et fugitifs se croisent sur les routes.  Après plusieurs jours de voyage à travers cette région où les blessures de la guerre sont encore vives, une carriole s’arrête à l’aube aux portes d’un asile d’aliénés. L’homme qui la conduit y dépose une femme en mauvaise santé physique et surtout psychique (elle refuse de parler) et sa fille encore adolescente. Recueillies sous la fausse identité que cet homme les a forcés à adopter, Eliza et sa fille Cona Lee vont alors bénéficier des soins de ce refuge atypique où un psychiatre applique des méthodes innovantes. Là, mère et fille vont entreprendre le long chemin d’une renaissance d’un passé douloureux fait d’abandon, de violence, de non-dits et de familles éclatées.

Le départ pour la guerre sous la bannière de l’union du mari d’Eliza encore enceinte la laisse démunie vulnérable et malgré l’aide et l’amour d’une grand-mère d’adoption qui vit dans la cabane d’à côté, elle se retrouve prise au piège d’un homme violent qui s’impose sans lui laisser le choix alors que sa fille est née et qu’elle n’a plus de nouvelles de son mari depuis plusieurs années.

Elle a trois enfants des suites des viols subis de la part de cet homme.

Dans ce roman riche et original, on découvre peu à peu l’histoire d’Eliza et de sa fille à travers des rencontres avec des personnages attachants et hauts en couleur. La construction est assez complexe puisqu’on navigue d’une époque à une autre (mode choral entre 1874 et 1864) et que le narrateur change d’un chapitre à l’autre (tantôt Cona Lee, tantôt l’un des autres protagonistes, en particulier la grand-mère d’adoption Dearbhla, qui les accompagne depuis l’adolescence d’Eliza et de son mari. Cette femme est aussi guérisseuse et lit souvent l’avenir ou des évènements proches dans différents signes).

 Le style est âpre et beau, pour conjuguer destins individuels, mémoire familiale et collective.

C’est aussi un roman sur les traumatismes et la résilience rendue possible par des rencontres qui permettent de se reconstruire, de reconquérir son humanité et d’affirmer sa singularité.

Je ne donnerai pas davantage de détails sur le parcours de vie de cette mère et de sa fille car le puzzle se construit au fur et à mesure de l’avancée du récit et il faut préserver les découvertes du lecteur.

C’est un roman très original et touchant avec des personnages attachants et singuliers, dans un style qui inclut des moments poétiques dans une écriture assez incisive et nette.

Fabienne nous fait découvrir le style de l’autrice par la lecture d’un passage du roman et nous fait observer que le style est différent en fonction des personnages qui s’expriment.

Merci à Fabienne pour cette belle découverte qui nous emmène vers une période qu’on connait peu. Comme le souligne Sylvie, nous avons pour certains d’entre nous en mémoire le célèbre roman « Autant en emporte le vent «  de Margaret Mitchell qui relate une histoire ayant lieu pendant cette guerre de sécession et la reconstruction qui a suivi.

Nous abandonnons le domaine des romans pour la poésie selon la tradition instituée par Sylvie dans nos cafés. Elle nous fait découvrir le poète américain Wallace Stevens, qui a toute sa vie exercé son métier d’avocat.

WALLACE STEVENS :     IDÉE DE L’ORDRE A KEY WEST

WALLACE STEVENS est né à Reading en Pennsylvanie en 1879 et mort à Hartford dans le Connecticut en 1955. (75 ans)

C’est un poète, dramaturge, écrivain, journaliste, avocat, précurseur majeur de la poésie moderne américaine.

Alliant la poésie à son métier d’avocat, il publie dans sa première période, un premier livre Harmonium en 1923, puis dans une seconde période, il écrit trois volumes de poèmes dont « IDEAS OF ORDER » d’où est tiré mon extrait.

Sa troisième et dernière période commence avec la publication de THE AURORAS OF AUTUMN au début des années 50, suivie de la parution de ses COLLECTED POEMS en 1954, un an avant sa mort.

Moins reconnu de son vivant que d’autres poètes de sa génération (tel que ESRA POUND ou T.S ELIOT), il reçoit en 1955 le prix Pulitzer et un titre honoraire à l’université de Yale.

Il passera la majeure partie de sa vie à travailler le jour comme cadre (en tant qu’avocat) pour une compagnie d’assurance à Hartford et à écrire ses poèmes la nuit.

« LE TRAVAIL DE L‘AUTEUR SUGGÈRE LA POSSIBILITÉ D’UNE FICTION SUPRÊME, RECONNUE COMME FICTION, DANS LAQUELLE L’HUMANITÉ POURRAIT À SOI-MÊME S’OFFRIR UN COMBLEMENT. DANS LA CRÉATION D’UNE TELLE FICTION, QUELLE QU’ELLE SOIT, LA POÉSIE SERAIT DOTÉE D’UNE IMPORTANCE VITALE.

LES NOMBREUX POÈMES QUI SE RAPPORTENT AUX INTERACTIONS DE LA RÉALITÉ ET DE L’IMAGINATION DOIVENT ÊTRE CONSIDÉRÉS COMME SITUÉS EN MARGE DE CE THÈME CENTRAL ».

Sylvie nous indique que sa passion pour l’ordre semble avoir émergé comme une réaction à la période de la grande dépression du début du siècle dernier.

Voici son poème : Idée de l’ordre à Key West »

Notre réunion se termine par quelques échanges sur le film « Rue Malaga » qui a été vu par plusieurs de nos participants, même si Isabelle qui nous avait proposé ce film n’est pas parmi nous. Nous pourrons y revenir en sa présence.

L’action se passe au Maroc, à Tanger.  Elle nous montre un face à face mère – fille entre une femme de 80 ans, qui a une vitalité et une générosité  incroyable et sa fille, prise dans de grosses difficultés et qui veut vendre l’appartement qu’occupe sa mère pour s’en sortir.
Film très ambivalent, pour lequel les avis se partagent entre ceux qui prennent plutôt le parti de la mère et ceux qui comprennent la fille et ses problèmes. Monique a été impressionnée par ce conflit très dur, même si le film est plein d’humour. Les images sont très belles, et Fabienne estime que les rues de Tanger où ont été prises les images ont dû pour l’occasion être l’objet d’un gros nettoyage. Elle ajoute que la mère est du côté de la vie, pas la fille.

Ces avis nous invitent en tous cas à voir – ou revoir- ce très beau film, avant qu’il disparaisse de l’Utopia.

Nous nous retrouverons pour le prochain Café le 11 mai 2026.