Café littéraire du 11/05/2026 📜📚

Notre groupe est déjà constitué lorsque Sylvie, Louis, Marielle et moi, Nicole S, arrivons dans la salle de l’Ermitage. Nous retrouvons Monique, Gérard, Maryse, Nicole C., Jean, Annick, Fabienne, Marie-José, Noëlle, Evelyne, Ida, Aurore, Marie-Odile, Isabelle, Marie.

Louis prend la parole pour faire compliment   au groupe de sa présence en nombre dans ce mois de Mai qui comporte plusieurs grands Week-end. Il évoque le Ciné- Passerelles qu’Isabelle mène avec enthousiasme. Le film « Rue Malaga » a été vu par quelques lecteurs qui l’ont beaucoup apprécié, Sylvie demande de ne pas le dévoiler, il est encore visible à l’Utopia.  Ida précise que le 15 mai et le 3Juin, il sera proposé à Mérignac suivi d’un débat dans un cadre associatif, ouvert au public.

Isabelle et Aurore informent qu’un livre est paru pour valoriser l’esthétisme du film Hamnet ; images, photos d’acteurs, textes en font un livre -cadeau de grande qualité. Sylvie a revu une deuxième fois le film, ce grand moment d’histoire et d’interprétation cinématographique avec beaucoup d’émotion, dit-elle, la fin est un grand moment de « culture théâtre et cinéma sur la Catharsis. » (Mot grec qui signifie la purification que produit une représentation dramatique sur les spectateurs ; cette prise de conscience  date d’Aristote, elle libère de l’angoisse ou de l’erreur.)

Plusieurs présentations de romans ou d’essais sont prévues, et Isabelle commence avec un livre de Isabelle Desesquelles : « Histoire de la femme sauvage »

Algérie 1954, Made et Nour grandissent au pied des montagnes de la Djurdjura, dans l’oliveraie appartenant à la famille de Made. (Made n’aime pas le nom de Madeleine et le réduit aux quatre lettres). Quatre générations de femmes se succèdent dans le roman et ce paradis, Laure,  la conteuse, dernière femme courageuse, vit en France : elle va s’interroger sur ses racines kabyles, et sur ‘le paradis perdu’. Elle retrouve d’abord les arbres et les jeux de deux fillettes qui reconstruisaient l’Eden : Made et Laine-Nours sont comme deux sœurs, deux inséparables ; et pourtant la cassure de venir en France a laissé Nours solitaire et malheureuse d’une part et Made inconsolable d’autre part. Laure reconstitue le paradis de ces deux fillettes courant pied-nus sous les oliviers, attrapant les oiseaux pour les libérer… Que s’est-il passé dans l’oliveraie ? que peut l’attachement à une terre contre l’embrasement d’un pays ?

Laure reprend donc l’histoire de cette famille sur quatre générations de femmes étonnantes. Sur la trace de ses ancêtres, elle enquête, elle reconstitue, fait parler les silences, créant un roman poignant sur une période de l’histoire qui est vivante pour beaucoup de familles des deux côtés de la Méditerranée.

Isabelle a aimé ce livre bien que le style soit complexe, des passages peu explicites mais une grande délicatesse et une rare intensité.

Beaucoup de questions sont posées à Isabelle : elle répond que la Kabylie est comme une chambre interdite pour Laure qui vit en France, où ses Grands-parents ont reconstitué dans le village, une partie de l’environnement qu’ils connaissent bien, commerce de vêtements pour femmes et enfants d’un côté, et, commerce de clouterie de l’autre pour satisfaire la population du village en France, continuité de leur environnement maghrébin.  Il est bon de découvrir ces drames humains, ces coups de folie qui ont fait disparaître des victimes. (Moines trappistes de Tibhirine, mars 1996, en Algérie). Nous sommes encore en difficulté avec ces souvenirs.

Louis va solliciter Ida qui très humblement nous explique son objectif en présentant un petit volume des Editions du Figaro littéraire de Laurence Caracalla : « Les cent proverbes les plus inspirants du monde, » entre sagesse, poésie et spiritualité. Paru le 30 avril 2026 (9.90 €) On peut y découvrir les origines, les significations, et les contextes dans lesquels ces proverbes peuvent être utilisés : l’amour, l’amitié, la sagesse, la nature, l’environnement, la famille, la courtoisie, la vieillesse, le travail… Ils stimulent l’imagination, l’évasion et la réflexion philosophique. Peut-être aussi peuvent-ils ouvrir à des mentalités différentes, des cultures différentes.

Ida développe sa trouvaille en prenant des exemples : l’Amitié, et le groupe la suit parfaitement, puis La Loyauté qui est le fondement de l’amitié ; il se développe alors un échange très actif sur l’école et la formation des jeunes, ce qui étonne un peu certaines lectrices venant de l’entreprise ou du commerce.  Le thème de la morale en classe ou dans l’éducation des parents fait réagir les uns et les autres : c’est passionnant, parce qu’il règne une écoute des arguments des uns et des autres, une réelle bienveillance qui encourage Ida. En début de sa réflexion elle a fait une sorte de transition avec sa propre origine, née en Allemagne, dans une famille qui a su s’ouvrir à des êtres courageux venant du Maghreb, elle comprend bien la complexité des liens familiaux. Son choix du livre est lié à sa grande ouverture de pensée. Merci Ida, de la part de tous les lecteurs.

C’est Jean, ou une lectrice qui évoque la poétesse berbère TAOS Amrouche (1913-1976), elle représente l’Ame Kabyle par la poésie et le chant traditionnel.

Puis c’est Fabienne qui présente le livre récent « Entre Toutes »  paru en 2025, d’un écrivain connu (Né d’aucune femme, Buveur de vent…), Frank Bouysse. Avec « Entre toutes », publié en 2025, il obtient le prix Honoré de Balzac

Franck Bouysse est né en 1965 à Brive La Gaillarde. Son père est ingénieur agronome, sa mère institutrice et ils vivent dans un village de la Corrèze près de la maison de sa grand-mère. Après un BTS d’horticulture, il enseigne la biologie à Limoges. Ses premiers romans ne rencontrent pas beaucoup de succès. En 2017 il publie « Grossir le ciel » qui obtient le prix « Polar SNCF. Mais c’est avec « Né d’aucune femme » publié en 2019 qu’il rencontre le succès et la notoriété (prix des libraires, prix Babelio, grand prix des lectrices de Elle). .

Ce roman est un hommage et un cri d’amour à sa grand-mère Marie. Il nous raconte sa vie, simple et austère dans la petite paysannerie du centre de la France de sa naissance en 1912 à sa mort. A travers ses pages on suit la vie d’une femme simple au rythme des saisons et des évènements de la grande histoire. Marie n’a jamais quitté son village et a toujours fait ce qu’elle pensait devoir faire pour, malgré les coups du destin, les petites et grandes choses d’une vie simple, honnête et travailleuse, « reprendre le flambeau pour faire vivre ses enfants ». Marie parle peu, n’exprime pas ses sentiments avec de grandes phrases. Elle est de ses paysans taiseux et pudiques, durs au labeur et toujours dignes. L’auteur embrasse la mémoire de cette femme qui traversa le XXème siècle avec beaucoup de pudeur et d’amour, il se fait l’interprète des mots qu’elle ne prononça pas pour raconter un parcours de labeur, d’amour et de dignité.

Le temps est soit dilaté lorsqu’il évoque les évènements de la grande histoire qui ponctuent la vie, soit rétracté en posant sa focale sur des détails de vie minuscules, comme si on regardait le siècle à travers la ferme de Marie et les yeux de Marie.

J’ai pensé au roman « La maison vide » de L. Mauvignier dans le sens où là aussi, on traverse le siècle dans le milieu de la paysannerie. Mais ici, tout est à l’image de Marie, dans la discrétion et presque l’effacement alors que chez Mauvignier, une fresque flamboyante se déploie sur des thèmes voisins : la quête de l’histoire d’une femme, l’inventer pour mieux la rencontrer et la comprendre. Ici, pas de lourds secrets de famille, pas de scandale, juste le rythme de la vie avec ses joies et ses peines. Mais ça n’est jamais pesant ou ennuyeux, les personnages sont attachants.

Pour illustrer cela, lecture d’un extrait de la description de l’horreur de la première guerre mondiale.

Le style est à l’image de Marie, ancré dans le réel, la terre, la nature, simple et  touchant, mais pas dénué de poésie et toujours d’une grande sensibilité et musicalité comme dans tous ses romans. Son épure et sa précision servent à merveille la force des sentiments pour dire la beauté d’une vie qui n’a pas le temps de se poser la question du bonheur mais sait le vivre quand il se présente.

On peut aussi penser à l’œuvre de Marie Hélène Lafon, dont on a évoqué ensemble le dernier ouvrage. Ces deux auteurs sont nés dans la même région et prêtent tous les deux leur voix à ce monde de la petite paysannerie, taiseuse et attachée à sa terre.

L’auteur explique que c’est en revenant vivre à trois kilomètres de la ferme où vécu sa grand-mère qu’il a senti qu’il était temps de parler d’une personne ayant existé et ayant eu une grande importance dans sa vie. Il a mis 25 ans à s’autoriser à faire de Marie un personnage de roman. Il dit « faire parler les silences et débusquer l’extraordinaire dans l’ordinaire de la vie des gens », ce qui est récurrent dans son œuvre.

Fabienne nous fait goûter le texte par plusieurs lectures, dont l’une sur la guerre de 1914-18 dont parle enfin le compagnon de Marie, confidence qu’il a retenue de longues années ; « Tu sais…ce qu’on a vécu ne peut pas être à la hauteur de ce que l’on fait avec des mots »,je voudrais que les enfants ne trouvent pas des idées dans la guerre…on ne peut pas repenser là-bas …J’ai perdu une oreille mais ceux qui nous ont envoyés de l’arrière… ce sont de vrais salopards, ce sont les généraux… Texte courageux, lucide et tout le groupe s’en empare.

Bien sûr la guerre n’est pas loin de nous, chacun y réfléchit, s’interroge : il n’y a plus de « Je », il faut voir plus large, le groupe, la communauté, le peuple, et pourtant, mes jeunes, mon fils, ma fille…D’une part on refuse le danger, et d’autre part on se déshumanise en écoutant le résumé des mass media…

Jean prend alors la parole pour nous parler de sa recherche relative à un article présentant le dernier livre de Boris Cyrulnik « Au saccage des petits bonheurs, de la dépression au suicide. » Jean nous dit quelques phrases de cet humaniste ; Notre société a du mal avec la civilité, parfois on se croirait dans un film de gangsters, des blessés, des morts dans nos rues, et nous ne sommes pas au sein de la guerre. 1990 a été un changement de paradigme par l’accès libre aux machines, ordinateurs, smartphones qui occupent constamment la pensée. Trop de bruits, d’informations pas toujours essentielles. Trop d’écrans partout, on n’a plus le temps de réfléchir, il faut réagir. Le livre de George Orwell, 1984, un film dystopique, montre que le régime totalitaire survient dès que l’on ne réfléchit plus. Même discours que chez Hitler.

Il faudrait s’occuper des jeunes pour qu’ils apprennent à penser et à agir raisonnablement. 35% des jeunes sont en détresse, peut-être résultat de la déstructuration, de la désorganisation. B Cyrulnik présente son livre chez Mollat le 20 mai. S’occuper des jeunes, parler avec eux, ne pas les laisser dans les groupes angoissés. On retrouve les mots de la Morale. On reparle de Françoise Dolto : « Rien ne va sans dire ». Il faut parler. Leur parler.

Sylvie nous présente un film poétique et une description de deux formes de poèmes japonais

ARTE : Film –     MATERNITÉ ÉTERNELLE    – de KINUYO TANAKA

Film japonais sorti en 1955 et remasterisé en 2021.

Ce film raconte le destin tragique de FUMIKO NAKAJÔ (1922- 1954) poétesse WAKA (japonaise) qui écrivait des poèmes brefs de 31 syllabes, les TANKA, ancêtres (Ère HEIAN : 794-1185) des HAÏKU et qui mourut à seulement 31 ans d’un cancer du sein.

Film féministe avant l’heure qui dénonce le sort affligeant des femmes japonaises au foyer.

KINUYO TANAKA et sa scénariste se sont inspirées du livre témoignage écrit par AKIRA WAKATSUKI, le véritable journaliste-amant de la poétesse, paru en 1955, dont le titre japonais original était « LES SEINS ÉTERNELS ».

Mariée à un mari alcoolique et infidèle, en charge totale de ses enfants jusqu’au jour où le divorce les en sépare cruellement, FUMIKO NAKAJÔ, ne trouve de répit qu’auprès de son professeur de poésie.

En avril 1954, la poétesse devient célèbre lorsqu’un ensemble de cinquante de ses poèmes gagne le 1er prix d’un concours national de TANKA.

Cette écriture poétique devient pour elle une bouée de sauvetage, le moyen qu’elle a d’exprimer avec authenticité ce qu’elle vit et endure.

C’est donc ce destin court, intense dans sa quête de liberté que ce beau film raconte, nous donnant l’envie de découvrir un peu plus cette poétesse-luciole.

La réalisatrice KINUYO TANAKA (1909- 1977) a marqué l’histoire du cinéma et pourtant reste peu connue. D’abord actrice du muet puis du parlant, elle passe derrière la caméra en 1953 et réalise six films entre 1953 et 1962. Elle a d’emblée expliqué et montré que, en réalisant des films, elle entendait porter un regard de femme sur le Japon, sur son organisation patriarcale, sur son passé belliqueux et sur les femmes.

MATERNITÉ ÉTERNELLE est son troisième long-métrage et incontestablement son film le plus réussi, la pièce maîtresse de son œuvre. Il est d’une grande modernité. Elle y aborde frontalement, pratiquement sans tabou, le sujet du cancer. L’opération chirurgicale est filmée en partie, le regard terrifié des autres sur le corps mutilé de FUMIKO révélateur, le caractère lugubre de la section de l’hôpital dédiée aux malades du cancer éloquente. On parcourt le sombre « couloir de la mort » celui qui mène à la morgue, sur lequel se referme une implacable grille.

L’héroïne est extrêmement émouvante, interprétée par l’actrice YUMEJI TSUKIOTA (HIROSHIMA en 1953). Elle reste belle et très féminine, elle est même magnifiée par moments. Le film nous lie fortement au personnage, nous livre l’expression sincère et juste des émotions et des expériences que traverse FUMIKO. L’actrice sublime dans son jeu le personnage et incarne à merveille cette héroïne tragique qui se bat jusqu’au bout contre son destin et pour sa liberté et son désir.

Tout cela révèle l’incroyable modernité de TANAKA qui bouscule un héritage patriarcal en filmant une femme divorcée, émancipée, active dans ses amours et désirs sensuels, indépendante grâce à son écriture. Un miroir de l’écriture poétique de NAKAJÔ, délicate, vive, sensuelle, d’une apparente simplicité et pourtant extrêmement travaillée.

NB : l’écriture de TANKA est un art séculaire, initialement réservé à l’élite de la cour impériale. Les thèmes évoqués se rapportent au monde réel et sensible. D’une manière générale, la première partie s’attache à rapporter une réalité naturelle, interceptée par le poète grâce à ses sens, la seconde se fera la réponse à la première et s’attachera à exprimer un sentiment issu de l’observation décrite, sans pour autant être explicite.

Ainsi, les deux parties sont indissociables et le tout cherche à faire ressortir une vérité universelle sans nécessairement la saisir complètement.

Le TANKA est une forme poétique très réputée et largement répandue à travers le monde.

Cependant son descendant le HAÏKU semble avoir recouvert une plus large renommée encore.

Contrairement au TANKA, le HAÏKU ne conserve que la partie 5-7-5 et consiste à saisir la fragilité d’un instant.

TANKA DE FUMIKO NAKAJÔ

« Partageant la douceur que deux êtres sans relation éprouvent
L’un pour l’autre
Une vache broutant et moi
Au soleil couchant »
« Frétillant hors d’une part fragile de moi-même
Et nageant de ses longues nageoires
Un poisson rouge »

Déjà s’assombrit le jour où j’étais la proie de tes paumes chaudes
Et la neige tombe
Sur la distance entre nous deux
Ma mort est proche tu me promets l’amour éternel
Le requiem sonne déjà
Mer qui se plisse sans cesse de rides
Vivrai-je encore un peu
Pour regarder ma détresse
Lorsqu’on se lamente que durant l’année aucune fleur n’éclose
Sur cette toundra
Il faut que je sois absolument une fleur
A mes enfants :
Acceptez ma mort.
Elle est l’unique chose que votre mère sans biens
Puisse vous laisser.

Merci à Sylvie de nous donner un peu de paix poétique bien que la vie de cette jeune japonaise soit fort injuste ! diraient certains ! Les modèles de vie sont importants et nous en faisons usage… Cela rappelle le Loup dans le poème de A. de Vigny,

« Fais comme moi ta longue et lourde Tâche

« Puis après comme moi,

« Souffre et meurs sans parler » c’est le modèle de Stoïcisme.

Par bonheur, notre amie a prévu un thé délicieux et les petits gâteaux sont présents.

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Nous nous retrouvons dans un mois, le 8 juin 2026

Puis le 22 juin pour le dernier Café littéraire; le lundi 15 Juin, Louis vous présentera son atelier scientifique. A bientôt pour d’autres aventures. Nicole.