Café littéraire du 13/04/2026 📜📚

Beaucoup de nos amis sont en vacances, la semaine qui suit le Week-end Pascal.  Nous les comprenons, c’est tellement merveilleux de vivre un moment en famille, c’est ce qu’on appelle parfois le « bonheur de se retrouver » ou le Bonheur. Cependant, je trouve, étant un peu de retard, quelques lecteurs et lectrices en grande conversation, Marielle, Monique S., Louis au centre de la salle, Régine, Béatrice, Isabelle, Gérard, Annick notre amie, heureuse de venir vivre un moment avec nous. Nous sommes 9 lecteurs et lectrices qui pensent à ceux qui sont dans la peine cette semaine. Ida, Marie, Marie-Odile, vous prient de les excuser.

Il n’y a pas de film à évoquer cette semaine, Louis prévient que le 22avril, il reparle de l’IA, avec des compléments probables puisque les approches de cette nouvelle conquête sont très évolutives. Puis il repère les présentations de livres ou de thèmes à commenter. Enfin il donne la parole à Isabelle.

Déjà des interventions sur l’IA, prennent place, c’est un sujet passionnant.

Isabelle a trouvé un beau roman, un premier roman de Cécile Coulon, « Trois saisons d’Orage ». Nous découvrons une romancière, novelliste, poétesse française qui écrit depuis l’âge de 16 ans ; son premier roman 2007 « Le voleur de vie ». Elle passe le bac, option cinéma, puis à Clermont-Ferrand, elle prépare Hypokhâgne et khâgne puis fait des études de lettres modernes ; une thèse dont le sujet est « le sport et le corps dans la littérature française contemporaine ».

A 26 ans elle publie son huitième livre « Trois saison d’orage » qui obtient le prix des libraires en 2017. En même temps, elle publie de la poésie et reçoit plusieurs prix qui la font considérer comme l’une des plus prometteuses nouvelles voix de la littérature française. En 2019, « Une bête au paradis » 2026 « Le visage de la nuit ».

Isabelle choisit de lire le prologue pour nous faire sentir la qualité du style de notre auteure : une plume limpide, pudique dans un roman complexe qui aborde l’amour, le social et un village : plus particulièrement deux familles, celle d’un docteur et celle d’un paysan sur trois générations. Le village se nomme « les trois gueules » ce qui laisse présager des légendes, des dangers.

Comme on peut s’y attendre le roman se termine comme une tragédie grecque, dit -elle, au sein d’une nature puissante peut-être difficile à maîtriser. C’est un roman   dans lequel la nature prend la force d’un Mythe et cela se découvre dès le prologue. Un moment étrange où le narrateur est un prêtre qui se présente lui-même et le village avec des phrases qui semblent venir de loin : « je vous parle des fontaines, Je suis un homme d’église, je suis un homme sans passé, je m’appelle Clément, je ne suis pas d’ici, mais je suis la grande oreille du passé. » Discours inquiétant qui semble venir d’outre-tombe… et les évènements se produisent, comme dans un thriller, conduits par une fatalité.

Isabelle est passionnée par le livre mais aussi par la personnalité de cette jeune femme de 26 ans. Elle nous conseille de la suivre pour connaître ses modes de fonctionnement : sera-t-elle une créatrice de films, sera- t-elle une romancière de thrillers ? Quelle vie va se construire autour d’elle ?

 Notre groupe est très intéressé. Merci Isabelle, c’est une belle nouveauté pour notre café de passionnés.

 Louis demande à Gérard de faire la présentation d’un livre magnifiquement écrit de Leila Slimani : » Assaut contre la frontière». Elle est connue comme journaliste et engagée politique.   Editions Gallimard février 2026. (80 pages).   Prix Goncourt 2016 pour « Chanson douce ».

Biographie : Leïla Slimani naît le 3 octobre 1981 à Rabat, dans une famille d’expression française. Son père, Othman Slimani (1941-2004), est un banquier et un haut fonctionnaire marocain, sa mère, Béatrice Najat Dhobb Slimani (1948), est médecin ORL et a été la première femme médecin à intégrer une spécialité médicale au Maroc. Ses grands-parents maternels se sont rencontrés en 1944 pendant la Seconde Guerre mondiale, quand Lakhdar Dhobb, un spahi participe à la Libération de Blotzheim, le village d’Anne Ruetsch (1921-2015), issue de la bourgeoisie alsacienne. Après la guerre, elle s’installe avec lui au Maroc. Anne sera l’une des rares non-Marocaines, décorée d’une des plus hautes distinctions accordées par le roi du Maroc.

Leïla Slimani a deux sœurs. Après son baccalauréat, obtenu au lycée français Descartes à Rabat en 1999, elle vient à Paris pour ses études en classes préparatoires littéraires au lycée Fénelon. Elle sort ensuite diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris en 2004. Elle s’essaie au métier de comédienne (en participant au Cours Florent) puis décide de compléter ses études à l’ESCP Europe pour se former aux médias. 4° de couverture : LEÏLA SLIMANI : « Il me semble que tout roman est la tentative de répondre à une question. Et que celle qui fut à l’origine et au centre de ma trilogie est celle-ci : pourquoi est-ce que je ne parle pas ma langue ? Cette langue arabe, qu’est-elle pour moi ? Penser à ça, à la langue arabe, c’est ressentir un mélange de chagrin et de honte, de colère et de frustration. Comment pourrais-je vous raconter, vous faire comprendre que je parle comme une enfant la langue qui devrait être la mienne ? Que je vis avec une langue fantôme comme on parle d’un membre fantôme dont on sent encore la présence bien qu’il ait été amputé. Cette langue, je l’ai cherchée partout. Je l’ai désirée, je l’ai poursuivie, j’ai pu suivre des inconnus dans la rue simplement pour les entendre prononcer ces syllabes familières. Je pourrais aisément reprendre à mon compte les mots de l’écrivaine et peintre libanaise Etel Adnan : “Je me suis retrouvée à la porte de cette langue. Je l’ai érigée en mythe, en une sorte de paradis perdu. ” » Une première version de ce texte a été lue en public par Leïla Slimani lors du Festival d’Avignon 2025. Toute littérature est assaut contre la frontière. Franz KAFKA Journal …/… Les romanciers se méfient de ceux qui transforment en valeur suprême la circonstance fortuite de leur lieu de naissance. La fiction, c’est à la fois une façon de prendre la réalité au sérieux et d’en expérimenter la non -nécessité. Rien n’est sacré au point de ne pouvoir être détourné, moqué, réenvisagé. D’ailleurs, l’équivalent arabe de la formule « Il était une fois » est « Kan ma Kan », qu’on pourrait traduire par « C’était ainsi, ce n’était pas ainsi ». Au fond, la pire soumission ne consiste-t-elle pas dans l’impossibilité d’imaginer que les choses puissent être autrement que ce qu’elles sont ?

< Les livres nous donnent soif de liberté et d’absolu. Et il me semble que lire, écrire, c’est protester contre les insuffisances de l’existence, c’est dire que nous ne sommes pas les esclaves du réel, que nous n’avons pas à le subir, qu’une autre réalité est possible. Pour moi, le départ a consisté dans une amputation. Contrairement à ma grand-mère, qui à son arrivée au Maroc a adopté l’arabe, mais a continué jusqu’à la fin de sa vie à parler l’allemand, le français et même l’alsacien, je n’ai pas parlé une langue de plus mais une de moins. D’une certaine façon, on pourrait dire que j’ai vécu la tour de Babel inversée.

 Au commencement, il y a eu la pluralité des langues, la différence, la coexistence puis, pour citer le texte biblique, « un seul langage et les mêmes mots ». Je suis convaincue que ma maîtrise de la langue m’a en grande partie protégée de l’exclusion, du rejet ou même simplement d’une forme de condescendance. Car si la langue est au cœur du projet républicain et universaliste, si elle fonde la citoyenneté, elle est aussi un instrument d’exclusion qui fait percevoir l’étranger qui parle mal comme une menace ou un inférieur. …./….. Quand j’ai accepté de devenir l’ambassadrice de la francophonie en 2017, c’était d’abord pour m’insurger contre ce rapport idéologique aux langues alors même que dans mon pays et ailleurs des figures conservatrices appelaient à cesser de parler français et stigmatisaient l’usage de toute autre langue que l’arabe. Je refusais d’être traitée de traître, de « mauvaise Marocaine », de « vendue » sous prétexte que j’écrivais en français et exprimais mon amour pour cette langue. Et je considérais que cet appel au monolinguisme était un désastre pour ce pays dont l’une des forces est sans conteste la cohabitation, depuis des siècles, entre le berbère, le hassani, l’espagnol, l’arabe et le français.

 Mais je voulais aussi m’opposer aux nostalgiques qui pleurent la grandeur perdue de la France impériale et pour qui la langue est d’abord un outil de domination culturelle. Ceux qui perpétuent l’image d’une langue française élitiste, arrogante, une langue triste et prétendument pure de toute influence extérieure. Je pense, par exemple, à cette presse de droite et d’extrême droite qui s’est insurgée contre le fait que l’artiste Aya Nakamura puisse chanter devant l’Institut de France sous prétexte qu’elle ne parlerait pas assez bien français ou utiliserait trop de mots à consonance africaine. Un racisme décomplexé qui postule que les êtres humains ne se valent pas et les langues non plus. Là encore, il faudrait faire assaut contre les frontières qui continuent de séparer un pseudo-centre – la France – de la périphérie. Se faire attentifs à d’autres manières de dire, à la créolisation de cette langue française qui n’en est que plus drôle, poétique, inventive. Refuser de souscrire à ceux qui voudraient nous faire croire que, traversée par ce que Lydie Salvayre nomme si joliment « le vent fripon de l’altérité », la langue française s’en trouverait affaiblie ou défigurée. La langue pure n’existe pas, elle est un fantasme politique, une fiction. Le français respire l’arabe, le wolof, l’Haïtien, il est déjà Babel. …/…

 La littérature est le seul art capable de nous immerger à ce point dans une conscience, de nous faire voir la vie de l’intérieur et, ainsi, de nous révéler que les gens ne sont jamais tout à fait ce qu’on croit qu’ils sont. La littérature c’est le lieu de l’intime, des identités subjectives, insaisissables, construites à partir d’une infinité d’émotions et d’expériences. Elle ne délivre pas de message, pas de mode d’emploi, elle est allergique au dogmatisme et aux opinions figées et malgré ça, ou grâce à ça peut-être, nous avons l’impression qu’elle nous aide à vivre. Elle accompagne nos doutes, elle les nourrit et nous apprend à nous méfier des certitudes qui isolent et enferment. …/…

Ce qui n’est pas raconté cesse d’exister, les corps à qui on ne donne pas de voix ne peuvent conquérir leur dignité. Tout ce qui ne devient pas matière à récit se perd dans le temps. Dans Requiem, la poétesse Anna Akhmatova va rendre visite à son fils, incarcéré à la prison de Léningrad. Alors qu’elle attend devant le bâtiment, une femme aux paupières bleues, la reconnait. Elle s’approche d’elle et lui demande : « Et ça, tu peux le décrire ? » Et la poétesse répond : « oui, je le peux. ». Mon pays je l’invente et je l’enferme dans les romans comme dans une boule de verre que je pourrais remuer et il y aurait le vent et il y aurait la neige et des jours d’été où l’air serait si chaud qu’on ne pourrait rien faire. Ecrire n’est peut-être rien d’autre que la tentative désespérée de rentrer chez moi, dans un pays dont j’aurais chaque jour à réapprendre la langue. Il faut imaginer qu’à Babel nous vivons heureux.>

Gérard fait un rappel de Edgar Morin : « Je me définis selon une unité plurielle. Je suis d’abord un être humain pour qui, comme le disait Montaigne, tout homme est mon compatriote ; puis je suis français, juif, méditerranéen, nourri par un humanisme universaliste qu’apportèrent le marrane Montaigne et l’apostat Spinoza, humanisme qu’a entretenu ma culture française faite de la fréquentation des œuvres de Voltaire, de Denis Diderot ou de Victor Hugo. J’ajoute pour me situer que je fais partie des juifs humanistes hostiles à toutes persécutions, tous mépris, tous rejets François Jullien : Il n’y a pas d’identité culturelle. Éditions de L’Herne, 2016, 2026 La revendication d’une identité culturelle tend à s’imposer, aujourd’hui, de par le monde : par retour du nationalisme et réaction à la mondialisation. L’identité culturelle serait un rempart. Contre l’uniformisation menaçant du dehors et contre les communautarismes qui pourraient miner du dedans.

  Gérard ajoute : <Mais alors où placer le curseur entre la tolérance et l’assimilation, la défense d’une singularité et l’exigence d’universalité ? Ce débat traverse notamment l’Europe, prise soudain de doute quant à l’idéal des Lumières. Il concerne, plus généralement, le rapport des cultures entre elles et ce que peut être leur avenir. Or je crois qu’on se trompe ici de concepts : qu’il ne peut être question de « différences », isolant les cultures, mais d’écarts maintenant en regard, donc en tension, et promouvant entre eux du commun. Ni non plus d’« identité », puisque le propre de la culture est de muter et de se transformer, mais de fécondités ou ce que j’appellerai des ressources. Je ne défendrai donc pas une identité culturelle française, impossible à identifier, mais des ressources culturelles françaises (européennes) – « défendre » signifiant alors non pas tant les protéger que les exploiter. Car, s’il est entendu que de telles ressources naissent dans une langue comme au sein d’une tradition, en un certain milieu et dans un paysage, elles sont ensuite disponibles à tous et n’appartiennent pas. Elles ne sont pas exclusives, comme le sont des « valeurs » ; elles ne se prônent pas, on ne les « prêche » pas. Mais on les déploie ou l’on ne les déploie pas, on les active ou on les laisse tomber en déshérence, et de cela chacun est responsable.

Notre groupe prend le temps, aujourd’hui, d’aborder certains thèmes qui pourraient devenir majeurs pour notre café littéraire. « La défense de la langue française » en est un, comme d’ailleurs certains patois que l’on retrouve dans les noms des villes et des hameaux qui survivent. Mais ne confondons pas « la langue française » et ce qu’elle produit dans la pratique quotidienne et dans l’esprit même de ceux qui la fréquente par passion ou par désir de posséder les qualités de penser ou les valeurs qu’elle transmet.

 Nicole résume nos échanges : La structure de la langue influence l’individu qui la parle, la phrase et sa construction apportent des informations, et des modes de comportements langagiers, donc mentaux qui structurent le comportement mental. La place du verbe comme le « soleil » de la phrase produit un effet différent chez le français qui connait dès le verbe entendu, le sens général de la pensée exprimée. Il est plus rapide à réagir, plus impatient. L’allemand, le latin qui posaient le verbe en fin de phrase attendaient respectueusement le sens complet pour répondre, on peut penser qu’ils sont meilleurs négociateurs. Les anglais sont, selon mon expérience, plus rapides et décisifs, ils posent une « effet déterminant » en début de phrase,( groupe modal placé avant le sujet) du genre « c’est » ou « ce n’est pas » avant de dérouler l’argument soutenu. ( à approfondir !)

Laissons ce thème pour d’autres cafés mais c’est passionnant. Merci Gérard de nous avoir approfondi le thème de l’identité et l’influence de la langue sur l’individu ? 

Louis a cherché des poèmes liés au livre qu’il va présenter. Merci de nous les faire connaître.

* Poème de Forough FARROKHZAD, poétesse iranienne morte en 1967 dans un accident de voiture collision frontale ? Née en 1934. Une vie de femme en Iran…

Quand viennent ces moments brefs et froids, tes yeux sauvages, silencieux, lèvent un mur autour de moi

Je fuis sur les chemins perdus
jusqu’à ce que des champs paraissent sous la poussière de la lune
jusqu’à ce que nous ne fassions qu’un dans les sources de lumière
jusqu’à la brume chamarrée des chaudes matinées d’été

Je fuis jusqu’à ce que ma robe déborde de lys du désert
jusqu’à ce que nous entendions tous deux le coq qui appelle depuis le toit du villageois
jusqu’à ce que de tout son poids mon pieds foule l’herbe du désert
ou que je m’y désaltère de rosée froide

jusqu’à ce que sur une grève vide
du haut de ses rochers perdus dans l’ombre nébuleuse,
j’échappe aux chorégraphies des tempêtes sur la mer

jusqu’à ce qu’en un soir lointain,
– comme les pigeons sauvages,
j’entreprenne le parcours des champs, du ciel, des montagnes

jusqu’à ce que les oiseaux du désert
crient de joie d’entre les broussailles sèches

je t’échappe pour que – loin de toi
je trouve le chant de l’espoir, ainsi que tout ce qu’il contient
mais avec leur cris éteints tes yeux me brouillent le chemin
vers la pesante grille d’or qui conduit au palais des songes,
levant un mur autour de moi, comme la destinée d’un jour,
au plus fort de son mystère

j’échappe à l’envoutement des victimes hésitantes,
je me défais comme le parfum de la fleur
coloriée des songes,
m’agrippe à l’onde des cheveux de la nuit dans le zéphyr,
m’en vais accoster le soleil

dans un monde qu’un confort perpétuel a endormi
je trébuche avec douceur sur un nuage doré,
la lumière lance ses griffes au travers du ciel égayé,
en une harmonieuse esquisse

C’est de cet endroit-là qu’heureuse et libre,
je fixe mes yeux sur un monde où le sortilège
de ton regard construit un lien avec un regard confus

Un monde où tes yeux envoûtants,
au plus fort de leur mystère,
lèvent un mur sur leur secret

Forough Farrokhzâd –

Le Vent nous emportera

Dans ma nuit, si brève, hélas
Le vent a rendez-vous avec les feuilles.
Ma nuit si brève est remplie de l’angoisse dévastatrice

Ecoute! Entends-tu le souffle des ténèbres?
De ce bonheur, je me sens étranger.
Au désespoir je suis accoutumée.
Ecoute! Entends-tu le souffle des ténèbres?

Là, dans la nuit, quelque chose se passe
La lune est rouge et angoissée.
Et accrochés à ce toit
Qui risque de s’effondrer à tout moment,
Les nuages, comme une foule de pleureuses,
Attendent l’accouchement de la pluie,
Un instant, et puis rien.

Derrière cette fenêtre,
C’est la nuit qui tremble
Et c’est la terre qui s’arrête de tourner.
Derrière cette fenêtre, un inconnu s’inquiète pour moi et toi.

Toi, toute verdoyante,
Pose tes mains – ces souvenirs ardents –
Sur mes mains amoureuses
Et confie tes lèvres, repues de la chaleur de la vie,
Aux caresses de mes lèvres amoureuses
Le vent nous emportera!
Le vent nous emportera!

Forough Farrokhzad,

(Poème extrait du film Le Vent nous emportera, ( d’Abbas Kiarostami)

Louis nous présente un écrivain russe vivant en France : M Andrei MAKINE« L’ancien calendrier d’un amour », Grasset, janvier 2023

L’auteur : Andreï Makine est né en Sibérie en 1957. Dès l’âge de quatre ans, il devient bilingue grâce à une vieille dame française qui s’occupe de lui. Sa famille s’installe à Vovgorod où il suit une scolarité erratique mais toujours avec étude du français. A l’université, il fait une thèse de doctorat sur la littérature française contemporaine à Moscou.

En 1987, à trente ans, il s’installe clandestinement à Paris puis obtient l’asile politique. Il mène une vie précaire, d’abord assistant de russe, puis enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris. Il envisage une carrière universitaire en littérature slave.

Son premier roman, La Fille d’un héros de l’Union soviétique, paru en 1990, est le point de départ d’une carrière littéraire avec le français comme langue d’écriture. Il obtient le prix Goncourt pour son roman « Le Testament français », publié en 1995. Ce Goncourt lui vaut, entre autres, d’obtenir la nationalité française en 1996, ce qui lui avait été précédemment refusé à plusieurs reprises à partir de 1991 malgré le soutien de personnalités politiques importantes. Il est à l’origine d’une œuvre considérable, en général en rapport avec la Russie, et il est membre de l’Académie française depuis 2016.

Il soutient Vladimir Poutine et attribue la responsabilité de la guerre en Ukraine à « l’occident ».

Le roman « l’ancien calendrier d’un amour »

Ce roman débute par la rencontre du narrateur avec un vieillard dans un cimetière à Nice. Ce vieillard est le personnage principal du roman, Valdas, qui va raconter son histoire dans la suite du récit. Lecture P. 14

Ce récit commence en 1913 en Crimée, dans une luxueuse villa de la famille qui vit normalement à St Pétersbourg. Le jeune Valdas a 15 ans et vit entre son père avocat, sa belle-mère Léra et un ami peintre. Vie insouciante dans un milieu bourgeois aisé. Les Romanoff sont au pouvoir avec le tsar Nicolas II et Valdas rêve à ce qu’il pourrait faire plus tard. Lecture p. 21

A l’occasion d’une marche nocturne le long de la mer, il découvre de loin des contrebandiers qui accostent. Il se trouve brutalement entrainé dans une chute par une personne recouverte d’une large cape sombre ; il s’agit d’une femme.  Cette femme voulait l’empêcher de se trahir, elle et ses compagnons contrebandiers, du fait de la présence de gendarmes à leur recherche. Cette rencontre un peu intime (elle se serre contre lui) va beaucoup le troubler et sera le début d’une histoire avec elle. Rencontre décisive avec Taïa, Lecture p. 32

Cette rencontre amène Valdas à s’extraire de son monde privilégié et à partir à la découverte des « classes populaires » qu’il n’avait jamais côtoyées.

La seconde partie du roman voit Valdas à St Pétersbourg en 1914, il est amoureux de Kathleen, issue comme lui d’une riche famille. Mais tout bascule le 30 juillet 1914 : en réponse à l’agression germanique, la Russie annonce la mobilisation générale : la « grande guerre » commence. Et la guerre elle-même allait entrainer la révolution (les Rouges, bolchéviques). Le roman décrit alors les tribulations de Valdas et les épreuves qu’il doit subir, retrouvant un moment Taïa : « un amour clandestin dans une parenthèse enchantée entre l’ancien calendrier de la Russie impériale et le nouveau imposé par les révolutionnaires ». (d’où le titre). Les révolutionnaires affectionnent les changements de calendrier…

Il ne comporte pas d’intrigue à proprement parler ; l’histoire particulière de Valdas est prétexte à décrire l’horreur de la guerre à la fois avec l’Allemagne, mais surtout la guerre civile qui semble bien pire à Valdas. Lecture p.82
Pour fuir les « rouges », il émigrera à Paris et connaitra de nouveau les affres de la seconde guerre mondiale. Il s’interroge beaucoup sur le problème du mal et sur la religion : «quel était ce dieu qui avait si lamentablement échoué sa création ? »

Makine à l’art de nous faire vivre de manière entremêlée les drames de la grande Histoire et le drame intime de cette histoire d’amour entre Valdas et Taïa, avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité, cela me rappelle un peu « L’éternité n’est pas de trop » de François Cheng où des destins épouvantables n’éteignent pas cette flamme d’amour qui s’est un jour déclenchée et qui ne s’éteint pas. Il le fait avec un très beau style, précis, et il nous fait bien percevoir ce qu’est l’âme slave qui semble toujours un peu étrange voire incompréhensible pour les européens.  En résumé, un très beau livre sur ce qui donne sens à la vie, malgré toutes les difficultés rencontrées, et qui fait revivre de manière puissante cette épouvantable période de guerre civile en Russie.

Un peu de temps reste pour que Nicole nous parle d’une recherche sur le Bonheur.  A partir d’un évènement très triste, comme il nous en arrive à tous, voici une recherche des réponses de trois écrivains : un philosophe Fréderic Lenoir, un scientifique Edgar Morin et un poète Christian Bobin

*Du Bonheur. Frédéric Lenoir.   Chez Fayard.

Deux moments s’entrechoquent en moi, ces jours-ci, d’une part je lisais le livre de Frédéric Lenoir : « Du bonheur » et dans le même temps j’apprenais par le message de Marie-Odile, le décès de son époux.

Il y a longtemps que je vis avec la mort présente à mes côtés, mais ce n’est pas de moi que l’on parle, mais d’elle, la faucheuse, je la connais un peu, du moins je le crois, mais est-ce réel ou est-ce une croyance que je porte ? Frédéric Lenoir essaie de la mettre à distance en notant le sous-titre : « Un voyage philosophique ». Et c’est vrai qu’on ne peut en parler qu’en se mettant dans une situation particulière, en voici quelques-unes :

*Parler de ses émotions, c’est probablement une erreur, on peut être submergé par elles et ce n’est pas compatible avec le projet de celui qui veut parler du bonheur.

*Parler et décrire ce que les sages ont dit, et il y en a beaucoup, ce peut être l’occasion de répétitions et cela ne nous aiderait pas. (ou peut-être oui !) ou cela suppose qu’on puisse mettre de la distance entre la douleur et l’instinct de vie ou le goût de la vie.

*On peut évoquer les étapes du deuil avec Elizabeth Kubler- Ross : le déni, la colère, le marchandage, la dépression, et l’acceptation. Il est bon de surmonter pour reprendre sa route ! se reconstruire, c’est difficile à faire seul, si les enfants sont là, ils représentent d’autres tristesses, d’autres désirs, d’autres objectifs, et, si on les aime, ils vont prendre une place essentielle dans le chemin de la reconstruction.

F. Lenoir part d’une introduction qui pose la problématique différemment : lecture du prologue. <Ce n’est pas une quête insensée, on peut être réellement plus heureux en pensant sa vie, en effectuant un travail sur soi, en faisant des choix plus judicieux, en modifiant nos pensées, nos croyances ou les représentations que nous nous faisons de nous-mêmes et du monde. Le grand paradoxe du Bonheur, c’est qu’il est aussi indomptable qu’apprivoisable. Il relève tout autant du destin ou de la chance que d’une démarche rationnelle et volontaire : on se souvient de Prévert disant : «  J’ai reconnu le bonheur au bruit qu’il faisait en partant. ». ou de Epicure qui ajoute : *Il faut méditer sur ce qu’est le bonheur, puisque, lui présent, nous avons tout, et lui absent, nous faisons tout pour l’avoir. »

Frédéric Lenoir ajoute :* Le bonheur à la fois nous échappe et est en nous, ce qui nous donne une certaine responsabilité vis-à-vis de lui. C’est donc une question fondamentale de la philosophie, amie de la sagesse qui nous permet de vivre mieux. Pour les Anciens c’est un exercice spirituel qui se colore de rose pour les sceptiques, de rouge pour les épicuriens, de vert pour ceux qui apprennent à méditer, à aimer la nature, à s’éloigner des excès. Mais il y a des êtres épris de tragique, ou d’indifférence ? Ceux- là pensent qu’il est inutile de se poser la question du Bonheur, de cette chance reconnue par certains, il est désespérément impossible à atteindre.

 Frédéric Lenoir fait un recensement à travers les écrits des sages ou philosophes à travers les époques et les pays ? C’est revigorant.  En particulier cette parole de Pascal Bruckner : « J’aime trop la vie pour ne vouloir qu’être heureux ! » . Ah le goût de la vie. !

 Je reprends « La nuit du cœur » du poète Christian Bobin. Il est venu à Conques visiter la basilique, ses voûtes, ses vitraux, ses sculptures médiévales. < C’est une méditation sur la vie et ses richesses, l’art, la nature, les beautés à observer, et pendant ce temps on ne souffre pas autant puisqu’on se passionne pour l’art, on parvient à se détendre un moment devant ce que fait l’artisan ou l’artiste. «  Dans le tiroir de la machine à coudre de ma mère, il y avait un aimant. J’étais fasciné par la vitesse avec laquelle il capturait les aiguilles vagabondes. Il n’en oubliait aucune. Cet aimant m’enseignait l’écriture, le travail qui consiste à agglomérer sur une étroite surface de papier toutes les images vitales qui sont éparpillés en nous ». La vie parfaite est devant nous. Elle baise nos yeux. … Marcher dans l’abbatiale, entendre le goutte à goutte de l’éternel qui donne aux dalles cette brillance.  Regarder un vitrail en fête inventé par un enfant en deuil. Regarder. Marcher. S’asseoir. Se taire.

Lecture P203 le texte 102 . Christian raconte qu’à l’âge de huit ans il manque de s’évanouir. Sa qualité d’observation lui ouvre des champs étonnants de découvertes de sa vie intérieure et donc des joies profondes. : « Je suis heureux et rien n’en est la cause »

Même recherche de la joie intérieure, chez Edgar Morin, le scientifique, il s’extasie en écrivant ses découvertes sur le monde en formation, sur les formes de ces constructions physiques, chimiques, qui produisent des étoiles ou des êtres vivants.  Puis dans la conclusion de son dernier livre il nous révèle son credo : (lecture  P137)

<Parfois je suis submergé par l’amour de la vie. Quelle beauté, quelle harmonie, quelle unité profonde, quelle complémentarité et solidarité entre les vivants ! Quelle force créatrice pour inventer des myriades d’espèces animales, végétales singulières, parfois je suis submergé par la cruauté de la vie, la nécessité de tuer pour vivre, son énergie destructrice, ses conflits, avec toujours le triomphe de la mort. Puis je réussis à réunir, maintenir, lier indissolublement les deux vérités contraires. La vie est un cadeau et un fardeau, la vie est merveilleuse et terrible. Ainsi en est-il de l’univers tel que nous le connaissons maintenant. Il semble à notre regard harmonie parfaite et apparemment éternelle. Mais il est à notre science expansion, explosions, tamponnements, avalement d’astres par d’incroyables et innombrables trous noirs, et enfin destruction st désintégration irrévocables. La vie dans cet univers est peut-être unique- dans une petite planète d’un soleil de banlieue, en tout cas marginale.     

Evidemment, les mêmes antinomies m’apparaissent inséparables de l’humanité comme dans toutes les histoires que sont les vies individuelles. Tant de bonté, de générosité, de dévouement, tant de méchanceté, de vilenie, d’égoïsme. Tant d’intelligence, d’astuce, de génie créateur, tant de bêtise, d’aveuglement, d’illusions et d’erreurs… Et l’on revient à l’incertitude et à la complexité…

Heureusement le thé est là pour nous donner quelques forces et continuer.

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Le lundi 27 avril après-midi, c’est la première fois que je serai dans l’impossibilité de venir au café littéraire, depuis 5 ans de réalisation. Si vous pouvez faire des résumés de lecture assez précis et peut-être déjà numérisés cela me permettrait de les agencer pour le prochain CR n°E16 du 27 Avril. Vous savez que je ne suis pas secrétaire, que je bafouille avec les claviers ! mais j’ai adoré ma vie de Professeur de Lettres et de Psychopédagogie grâce à l’Enset 56-59 qui m’a formée pour intervenir auprès de professeurs en formation ; puis beaucoup d’interventions au CNAM, l’Ecole des Mines, la faculté de Jussieu, particulièrement en communication interpersonnelle, comportementale vidéoscopée. (formations malheureusement bien oubliées actuellement.)

Je vous retrouverai non pas le 27 Avril, mais le 11 mai 2026, toutefois vous recevrez le CR habituel.

 Amitiés. Nicole.