Café littéraire du 05/01/2026 📜📚

Premier café littéraire de l’Année 2026 : nous sommes dans le froid hivernal depuis plus de Dix jours, la neige qui se déplace vers les plaines, n’est pas encore dans le Bordelais, mais…. Certains lecteurs ne sont pas encore revenus des pistes de ski. Notre Animatrice Sylvie sera absente pour une fois. En revanche, Marcel sera des nôtres après un repos prolongé. C’est Louis qui est aux commandes de cette réunion. Ont rejoint Louis et Marcel : Nicole, Gérard, Monique, Maryse, Jean, Marie, Annick, Monique2, Fabienne, Béatrice, Ida, Marielle, Aurore, Isabelle, Anne.

Nos amis ont beaucoup lu et Louis recueille 6 propositions de présentation ; auparavant il présente les vœux de Passerelles à notre groupe et demande à Isabelle quel est le prochain film choisi par ses soins qu’elle présente aussi, mais nous lui faisons confiance : un film brésilien :

Puis Isabelle présente son livre comme toujours avec passion : Arturo Perez Reverte écrivain espagnol né en 1951à Carthagène ; il étudie les sciences politiques et devient journaliste reporter et longtemps correspondant de guerre. Il est connu et apprécié pour des romans sur l’Art et l’Histoire : « Le Tableau du peintre flamand » en 1993, « Le maitre d’escrime » en 1994 qui reçoivent des prix et seront des films appréciés internationalement. Plus que des récits il présente une réflexion sur les enjeux de l’Espagne moderne, tel que le trafic de drogue ou la relation entre religion et politique.

« L’Italien » en 2024 explore les thèmes de l’héroïsme et de l’honneur. L’intrigue utilise une histoire peu connue, celle des Plongeurs armés pendant la guerre de 1940 entre les alliés et l’Italie de Mussolini. Une femme se promenait sur la grève à Algésiras, et trouve un corps rejeté par la mer. Remarquant un léger souffle de vie, elle décide de cacher chez elle cet homme presque sans vie et cela va tout changer. C’est une jolie histoire d’amour.

Isabelle aime aussi les descriptions de Naples dont la lecture lui restitue les films de Vittorio de SICA, leur atmosphère, les ruelles, les petites places parfumées par les plats italiens et les parfums environnants. Et puis la magistrale attaque à Gibraltar contre les Italiens.

C’est un grand plaisir de lecture et de voyages en Italie et dans le passé. A lire pour le plaisir. Merci Isabelle.

C’est Aurore qui souhaite parler d’un beau livre.  « Sôsuke Natsu kawa » est écrivain et médecin ; il est né en 1978 à Osaka. Ce livre, « Le Chat » a été porté à l’écran sous le nom de « KAMA-SAMA= Dieu » c’est un personnage de Manga.

C’est surtout un conte philosophique dans l’esprit des Lumières (Voltaire, Rousseau, Diderot…) ce qui permet à l’auteur de critiquer la société en utilisant une histoire fictive.

C’est aussi un plaidoyer pour la lecture :  l’écrivain parle du pouvoir de la littérature, de la censure, c’est aussi un rappel de notre liberté de penser et l’envie de redécouvrir les classiques.

Le personnage principal est une jeune fille de 13 ans « Nanami » (Sept mers), très attachante. Elle ne partage pas le quotidien de ses camarades, contrainte par son asthme à limiter ses sorties et ses mouvements. Elle trouve refuge à la bibliothèque de son village qu’elle fréquente quotidiennement depuis l’âge de trois ans. Elle est la mémoire vivante des lieux, ce lieu est son grand réconfort.

 

Un jour elle s’aperçoit que des ouvrages disparaissent. Et un matin, en arrivant, c’est tout un rayon volé. Elle semble apercevoir un homme suspect tout en gris. Alors qu’elle le suit, le fond de la bibliothèque est nimbé d’une lumière bleue. Incapable de bouger, elle entend une voix qui lui parle. Un « chat » lui dit qu’il sait où partent les livres et surtout la raison pour laquelle ils sont volés. Il peut la conduire dans un grand et mystérieux château. Elle va le suivre et la double lecture va commencer : Ils s’engagent dans un très long passage rempli de livres qu’elle n’a jamais vus. Au bout, un grand château et une foule de soldats à la face exsangue, cendrée : « Homme gris » : Ils transportent, en un va et vient incessant, quantité de livres vers un énorme brasier et déversent des livres des quatre coins du monde.

Les deux héros vont être reçus par « Son excellence le Général ».  Nanami entame un long dialogue avec cet homme. Ils sont emprisonnés, mais réussissent à s’échapper grâce à un jeune homme arrivé au village, dans la librairie qu’elle connaît bien. Ce jeune homme d’une vingtaine d’années connaît bien le Chat et une grande amitié va se nouer entre Nanami et ce jeune homme.

Ce conte résonne dans notre groupe, plusieurs lectrices parlent de « Fahrenheit 451 », de Red Bradbury, écrit en 1953. Il évoque une société américaine future où tous les livres sont interdits. C’est une fiction pour nous faire réfléchir sur les dangers d’une société anarchique ou au contraire autocratique, avec le super-pouvoir des médias par exemple. Pour d’autres, c’est l’image du Chat dans Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carrol 1865, elle est peut-être moins dangereuse !.. Nous aimons les contes assurément ! Merci à Aurore.

Louis donne alors la parole à Jean qui va nous parler d’un homme qu’il admire beaucoup pour son indépendance d’esprit et sa réflexion sur un métier qu’ils ont partagé. Francis Hallé a écrit le » Radeau des cimes » et nous a quittés le 31 Décembre 2025, c’est donc un deuil récent. En mémoire de Francis Hallé, Jean nous explique d’abord la rareté des forêts primaires, celles qui ne sont pas touchées par l’activité humaine. Il nous dit ensuite son admiration pour cet homme de 88 ans qu’il a rencontré, un botaniste, mais aussi biologiste et dendrologue français.

Francis Hallé nous a quittés le 31 décembre 2025… Ce scientifique s’est fait connaître du grand public à l’occasion du programme « Radeau des cimes » qui a fait découvrir une richesse insoupçonnée de la Canopée des forêts tropicales humides…

Ce fut un ardent défenseur de l’arbre sous toutes ses formes… Botaniste atypique il a participé à définir des « modèles d’architecture végétale » qui recouvrent l’ensemble des espèces et s’appuient sur des caractères précis : tels que le mode d’insertion des branches et la position des organes reproducteurs…Il était aussi un étonnant dessinateur. Voir plus loin.

Ce scientifique de terrain était aussi un homme de conviction, un homme engagé pour la sauvegarde des forêts partout dans le monde… Son dernier projet, très ambitieux, la création en Europe d’une « forêt primaire » de 70.000 ha, est-il en voie d’aboutir ? Deux zones géographiques ont été identifiées dans les Vosges et les Ardennes… Beaucoup d’oppositions se manifestent face à ce regard visionnaire dans le très long terme… !

Il a beaucoup publié et participé pour faire connaître le monde végétal dont dépend le monde animal… Ce brillant dessinateur n’hésitait pas à mettre l’accent sur la beauté du monde vivant, critère peu utilisé par les scientifiques « sérieux ». Mais Jean dit qu’il ressent lui aussi la valeur du critère ‘beauté’. De ses différentes œuvres émane une spiritualité conjuguée avec une grande rigueur scientifique. Son regard amoureux des forêts primaires explose dans le film « il était une forêt » réalisé en collaboration avec Luc Jacquet en 2013, dans lequel est décrit le long processus de reconstitution des forêts primaires qui dure plus de 5 siècles…

Quelques références parmi une très fertile production :

– 50 ans d’exploration et d’études botaniques en forêt tropicale, juin 2016

– La beauté du vivant, Actes sud, 2024

– Association Francis Hallé pour la forêt primaire

Merci à Jean pour cette pépite pas assez connue du public, nous sommes tous intéressés et plusieurs voix parlent d’un film récent : « le chant des forêts 2025 » de V. Munier, il est intéressant, mais sans lien avec l’œuvre de F. Hallé, toutefois le critère de « beauté » d’une forêt ou d’un système intéresse aussi Jean. Nous pourrons en parler le samedi 31 janvier lors de la promenade botanique dans La Chêneraie.                                                    

C’est notre amie Fabienne qui va parler d’un livre original par sa structure de John Boyne, écrivain anglais, brillant styliste possédant un doctorat d’écriture, souvent cité pour des prix de valeur pour des romans destinés aux enfants et aux adolescents, puis pour les adultes comme : « Le garçon au pyjama rayé 2006 » vendu à plus de 6 millions d’exemplaires ; puis en 2019 « Les fureurs invisibles du cœur » « La vie en fuite » .

 Avec « les Eléments » en 2025, (Water, Earth, Fire, Air), il est finaliste du Prix Roman Fnac ; l’écrivain irlandais explore avec intelligence et humanité, la culpabilité et l’innocence et dissèque l’abus sexuel sous toutes ses formes. (Babelio)

UN roman brillant construit de façon très intelligente : 4 personnages avec chacun un élément qui lui correspond davantage, lui parle et le renvoie à son histoire traumatique (eau, terre, feu, air). Dans un style épuré, précis, l’auteur nous touche au cœur en abordant de façon très fine, très sensible, sans complaisance morbide et sans pathos et même avec des moments d’humour et légèreté, les violences sexuelles subies par les enfants. Le narrateur de chaque partie est un des personnages secondaires de la partie précédente. Ainsi les différents personnages rencontrés dans chaque partie se retrouvent dans les autres, se répondent, et ce qu’il advient d’eux, leur parcours de vie se dévoile peu à peu dans un subtil enchaînement. On comprend petit à petit qu’ils sont tous liés à différents niveaux par un passé traumatique.

Le premier élément est l’eau, on y découvre Vanessa qui, fuyant un drame qui a fait exploser sa vie familiale et professionnelle, se refugie dans l’île sauvage au large de l’Irlande. Là elle croise certains des 400 habitants qui savent tout les uns sur les autres et ses rencontres vont l’aider à traverser ce tunnel.

Le second élément : la terre, nous permet de retrouver Evan, un adolescent dont Vanessa a croisé la route sur l’île et nous découvrons une partie de sa vie, notamment un procès pour complicité de viol alors qu’il était de venu footballeur professionnel célèbre et riche. L’une des Jurées de ce procès, le docteur Freya Petrus est le personnage principal de la troisième partie marquée par le feu. Au fil du récit, nous découvrons le secret de cette femme a priori bien sous tous rapports, chirurgienne spécialiste des grands brûlés qui montre une empathie et une humanité exemplaires mais qui elle aussi a vécu un drame dans sa pré-adolescence qui impactera toute sa vie.

 Le dernier élément, l’Air retrace la vie de Aaron, médecin qui a travaillé avec le docteur Petrus et dont l’adolescence a également été effractée par un traumatisme. On retrouve dans cette dernière partie Rebecca, la fille de Vanessa dont on avait découvert les relations perturbées et conflictuelles dans la première partie ? Aaron a épousé Rebeca et ils ont eu un fils Emmet. Ils ont divorcé Aaron vit en Australie avec son fils, Rebecca vit à Dubaï. Les relations entre Aaron et Rebecca sont difficiles ainsi qu’entre Emmet et sa mère  à qui il reproche de s’être trop éloignée après le divorce et de l’avoir provoqué. Le père et le fils se rendent en Irlande pour les obsèques de Vanessa. Ainsi la boucle est bouclée dans ce roman virtuose dans le quel les traumatismes sexuels sont un thème récurrent mais aussi la résilience, la vie, l’amour, et le pardon. Les violences sexuelles sont abordées selon plusieurs angles dons un peu commun ; le viole de jeunes adolescents par un femme.

La conclusion pourrait être : chaque instant de honte ou de culpabilité ressenti à cause d’un abuseur devient un moment de vie perdu qui donne encore plus de pouvoir à l’agresseur. Il faut donc essayer de se libérer de ces ressentiments.

Un de nos lecteurs nous dit qu’environ ¼ des jeunes d’un groupe donné, subissent un abus.  Merci à Fabienne de nous résumer ce livre complexe ; sera-t-il lu par nos lecteurs ? je ne sais pas ; Ils n’ont plus à découvrir l’intrigue, mais il n’y a pas que l’intrigue dans un livre surtout aussi complexe par sa structure. C’est une leçon de stratégie littéraire pourrait-on dire, comment fasciner un lecteur sur un sujet aussi difficile.

Heureusement Louis va nous dire un poème d’Aragon , le grand écrivain surréaliste ; le plus grand peut-être nous dit Louis.

 Poème « Elsa au miroir » de Louis ARAGON (1942)

C’était au beau milieu de notre tragédie
Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or Je croyais voir
Ses patientes mains calmer un incendie
C’était au beau milieu de notre tragédie

Et pendant un long jour assise à son miroir
Elle peignait ses cheveux d’or et j’aurais dit
C’était au beau milieu de notre tragédie
Qu’elle jouait un air de harpe sans y croire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir

Elle peignait ses cheveux d’or et j’aurais dit
Qu’elle martyrisait à plaisir sa mémoire
Pendant tout ce long jour assise à son miroir
À ranimer les fleurs sans fin de l’incendie
Sans dire ce qu’une autre à sa place aurait dit

Elle martyrisait à plaisir sa mémoire
C’était au beau milieu de notre tragédie
Le monde ressemblait à ce miroir maudit
Le peigne partageait les feux de cette moire
Et ces feux éclairaient des coins de ma mémoire

C’était un beau milieu de notre tragédie
Comme dans la semaine est assis le jeudi

Et pendant un long jour assise à sa mémoire
Elle voyait au loin mourir dans son miroir

Un à un les acteurs de notre tragédie
Et qui sont les meilleurs de ce monde maudit

Et vous savez leurs noms sans que je les aie dits
Et ce que signifient les flammes des longs soirs

Et ses cheveux dorés quand elle vient s’asseoir
Et peigner sans rien dire un reflet d’incendie.

Merci Louis, l’Amour est aussi une très belle chose.

Il enchaîne avec un beau roman qui l’a touché. « L’Heure Bleue » de Paula Hawkins ; elle est bien connue par un romantrès apprécié : « La fille du train » 2015.

Paula HAWKINS – L’heure bleue (2024, Pocket)

Paula Hawkins est née en 1972 au Zimbabwe où elle a grandi. Son père était professeur d’économie et journaliste financier. Sa famille quitte le Zimbabwe et s’installe à Londres en1989 alors qu’elle a 17 ans. Elle étudie la philosophie, la politique et l’économie à l’université d’Oxford. Elle écrit des articles pour The Times.

Vers 2009, Paula Hawkins commence sa carrière de romancière en écrivant des fictions romantiques sous un pseudonyme (Amy Silver), sans grand succès. Elle abandonne alors le ton comique de ses premières nouvelles pour un style plus sombre et plus sérieux. Avec « La Fille du train (2015) », elle écrit un thriller qui est un grand succès puisqu’il se vend à plus de 18 millions d’exemplaires.

L’intrigue de «L’heure bleue ».

Elle se passe dans le domaine de l’art, et intrigue se déroule dans une petite ile écossaise isolée et sauvage où une artiste, Vanessa Chapman, a élu domicile pour trouver des conditions favorables à l’inspiration. Après son décès, Vanessa Chapman, artiste de renommée mondiale, laisse à la postérité des peintures, des sculptures et …beaucoup de questions. Lecture p. 35-36 (sur Vanessa : journal)

 Dans la cadre d’une exposition, l’une de ses sculptures attire l’attention d’un expert James Backer. En effet, selon lui, l’os faisant partie de l’œuvre est humain. Baker est conservateur à la fondation héritière des œuvres de Vanessa Chapman et il tombe des nues, de même que le président de la fondation, qui bénéficie de la totalité du patrimoine artistique.

Lecture p.15 (la sculpture problématique)

Il faut bien sûr vérifier l’origine de cet os, et s’il se confirme qu’elle est humaine, l’œuvre devra être retirée de la collection. Baker se rend alors sur l’île Eris, où Vanessa a passé ses dernières années. Une île où a disparu son mari vingt ans plus tôt ; son corps n’a jamais été retrouvé. L’île, véritable personnage à part entière, aussi mystérieuse que sauvage, semble cacher de lourds secrets. Là-bas vit encore Grace dans la maison de Vanessa.

Lecture p. 65-66 (1 ère rencontre entre Grace Beker)

Grace est le second personnage important du roman. Elle était l’amie dévouée de Vanessa et elle est son exécutrice testamentaire. Elle l’a connue lors d’une consultation de cette dernière dans son cabinet médical pour une fracture du poignet et s’est liée d’amitié avec elle au point de s’être installée avec elle dans sa maison sur l’ile ? Elle gère pour Vanessa les questions d’intendance.

Une étrange relation va alors se nouer entre Baker et Grace. Baker va essayer de comprendre le comportement parfois surprenant de Grace et la relation particulière qui unissait les deux amies. Il souhaite aussi avoir des informations sur les créations de Vanessa, en particulier celle qui s’avère contenir effectivement un os humain. Grace se sent détentrice de l’histoire et de la genèse des œuvres de Vanessa et voit Beker avec une grande méfiance. L’intrigue finira par révéler les secrets de Vanessa et Grace bien enfouis dans cette ile, dans un récit tortueux et oppressant avec une tension croissante au fil des pages et un dénouement inattendu.

Bravo Louis, cette intrigue est de plus en plus puissante.

Louis reprend l’animation, et donne la parole à Marcel qui est venu avec deux gros livres, « la Maison vide » de Mauvignier et « La vie à portée de main » de Christophe Galfard.

Marcel a lu beaucoup pendant ces derniers temps : deux livres l’ont vraiment intéressé : « La maison vide » de Laurent Mauvignier, Prix Goncourt 2025 et « La vie à portée de main » de Christophe Galfard, grand vulgarisateur rendu célèbre par un autre de ses livres : « L’Univers à portée de main ». Cet écrivain vulgarisateur scientifique a eu la connaître Stephen Hawking à l’Université de Cambridge, après être passé par l’Ecole Centrale de Paris.  Les deux livres sont des découvertes d’un passé, sur un siècle seulement pour le Prix Goncourt ; à travers l’univers et le temps pour le scientifique.

« Tout le vivant qui existe sur terre vient de la même chose… » une petite phrase modeste et qui dépasse complètement nos horizons.  Tout se passe au début en biologie puisque l’on part de l’existant, l’ADN, les gênes tous ces éléments qui nous font vivre, mais que l’on connaît surtout quand il faut les soigner. Comment, où, trouver une cellule primaire. une cause, une source ? les scientifiques sont à la tâche, mais les théologiens ont résolu la difficulté depuis  un certain nombre de siècles, par la croyance, la Foi. Un constat est intéressant sur l’ADN qui fait réfléchir les biologistes. L’ADN masculin serait plus ancien (180 000ans) que l’ADN féminin (150 000ans) Mais nos compétences sont modestes au regard des restes humanoïdes retrouvés sur toute la planète. Cela nous amène à penser que la vie s’est adaptée à d’autres formes et d’autres environnements à travers les galaxies ou à l’intérieur d’une même galaxie.

Les acides aminés voyagent très librement à travers les atmosphères planétaires, les cellules de toutes sortes les protègent comme un nid, ils peuvent être séparés, ils peuvent se lier entre eux de façon horizontale comme les virus qui passent d’un ADN vers un autre, ou de façon héréditaire verticale. Dawin a bien décrit ces concurrences au sein d’une espèce pour durer plus longtemps ou être plus fort. « La nature n’a pas voulu délibérément que nous vivions, mais tout vient de la lumière et des particules, « il avait déjà perçu des structures qui se décomposent comme « l’hérédité – les gênes- les séquences- les nucléotides… » Où est l’ancêtre commun à partir duquel seraient venues les espèces. Dans l’air ou dans l’eau. Tout ceci est un cheminement vers des possibles ?  « La religion dit-elle est une recherche de causalité constante. »

Marielle intervient, spécialiste de théologie, et parle du dogme que beaucoup connaissent à travers la pratique religieuse et les livres, mais au-delà, dit-elle, il y a des chercheurs qui ont des parcours semblables au Père Teilhard de Chardin 1881-1955). Ce scientifique longtemps mis à l’Index pour ses recherches en paléontologie, géologie, et plus, est reconnu par le Pape en 1981 comme « n’étant plus hétérodoxe ».

Merci à Marcel de nous faire aborder ce livre ouvert sur les confins de l’univers et les hypothèses que cela engendre ?

Gérard va prendre la parole sur les approches très difficiles de la vie humaine aux prises avec la guerre, l’injustice, la peur, la mort. Avec le livre : » Ne courez pas ! Marcher » de Roman Polanski né en 1933 à Paris, célèbre acteur connu pour ses films qui ne laissent pas indifférents : « Le bal des vampires »1967, « Rosemary’Baby »1968, « Chinatown » 1974, « Le pianiste »2002 Palme d’or à cannes ; des romans centrés sur son expérience primordiale, sa jeunesse en Pologne et la Shoah « Ne courez pas ! Marcher2006 » « Roman, 2025 ».

Gérard prend le parti de nous faire toucher la dureté des moments de cette enfance, d’une part, et d’autre part la force personnelle qui l’aide à surmonter ses douleurs et la source de cette force.  Il a choisi des passages essentiels de la jeunesse de Roman en Pologne et les voici :

<……Socialement, mes parents appartenaient à la classe moyenne. Lorsque je suis arrivé en Pologne, je parlais déjà polonais. C’était ma langue maternelle avec le français. Je connaissais les deux langues. Je roulais le « r » à la française, ce qui faisait rire tout le monde.

……Mes parents ne parlaient pas du tout yiddish dans leur vie quotidienne. Ils le connaissaient, mais ils ne s’en servaient jamais. C’est seulement plus tard, quand je me suis retrouvé dans le ghetto, que j’ai eu un peu plus l’occasion d’entendre parler le yiddish. Parce qu’il y avait toutes sortes de Juifs, bien sûr, en Pologne. Dans la vie courante, la plupart des Juifs que l’on rencontrait étaient entièrement intégrés. C’étaient des descendants des différentes vagues d’immigration. La plupart étaient là-bas depuis des siècles. Entre six et huit siècles.

……Un de mes oncles m’a emmené deux ou trois fois peut-être à la synagogue pour que je voie comment c’est, pour que je prenne connaissance de certains rites. Moi, j’étais un enfant, ça ne m’intéressait pas du tout, bien sûr. Je m’ennuyais plutôt. Je n’étais pas croyant. D’ailleurs lorsqu’on parle de ce qui s’est passé, on devrait faire abstraction de la question de savoir si les victimes étaient croyantes ou pas. Qu’ils soient religieux ou non, ça ne changeait strictement rien. Ça n’a rien changé non plus à ce qui nous est arrivé.

……Et il y avait des bombardements quotidiens. Ça a commencé par le Théâtre national, je ne sais pas pour quelle raison. C’est un fait que j’ai appris bien plus tard. En réalité beaucoup plus tard, quand je faisais de la documentation pour mon film Le Pianiste. Mais ce dont je me souviens comme enfant, c’est surtout l’abri : il était dans la cave.

……Chaque fois qu’on entendait la sirène d’alarme, tous les locataires descendaient dans l’abri. C’était en fait une cave arrangée, avec des bancs en bois. Le plus dur pour moi, c’était que ma mère ne me laissait pas enlever mes chaussures, car elle avait peur qu’en cas d’attaque, on ne puisse pas partir assez vite, nous enfuir, courir.

……Et, là, on découvrait qu’elle (ma mère) avait beaucoup de ressources qui pouvaient être utiles dans des moments comme ça. Mon père n’était pas avec nous à Varsovie. Il était parti dans cet exode d’hommes qui allait vers la frontière russe. ……Et c’était dur, il nous manquait beaucoup. Particulièrement quand ma mère n’était pas là. Ces moments étaient très pénibles.

……Un jour alors que je jouais tout seul dans le terrain vague devant l’immeuble avec les empennages d’une bombe ou d’un obus …… j’ai vu un homme, à une centaine de mètres, qui s’est accroupi et a ouvert les bras. J’ai reconnu mon père. J’ai couru vers lui, il m’a embrassé et il s’est relevé avec moi. J’ai commencé aussitôt à lui raconter notre vie et à imiter la sirène d’alarme – les deux sons, le continu et le modulé. ( voir plus loin la même scène vue par son père., )

……Les mesures contre les Juifs sont venues progressivement. C’est un élément important, parce que pas mal de gens, lorsqu’ils apprennent ce qui s’est passé, se demandent pourquoi les Juifs n’ont pas réagi. Ils ne se rendent pas compte comment ce genre de choses se passent.

……Le pire n’est pas venu immédiatement : les Juifs ne pouvaient pas s’organiser. Ça a commencé par les problèmes de banque, d’argent. On ne pouvait plus avoir un compte.

……Un jour, ma sœur m’appelle à la fenêtre. Elle me dit : « Regarde. » Et j’ai vu qu’ils étaient en train de construire un mur entre notre immeuble et celui d’en face barrant l’accès de la place à notre rue. Et j’ai compris qu’ils étaient en train de nous emmurer. Nous avons pleuré tous les deux.

……À Cracovie, les personnes qui prenaient le tramway voyaient les habitants du ghetto et nous les voyions également.

……Nous avions des problèmes pour nous alimenter, c’était difficile. Mais nous ne sommes jamais arrivés à la situation de famine qui a été celle de Varsovie. Le ghetto de Varsovie a existé beaucoup plus longtemps. Celui de Cracovie a été liquidé avant que les gens aient commencé à mourir de faim. En plus, les Allemands déportaient dans le ghetto de Varsovie des gens de province, même des personnes de l’étranger, des personnes qui étaient déjà dépourvues de tout, souvent mal nourries, et ils les mettaient dans ce ghetto sans aucun moyen de survie.

…….. Il y avait une vieille, au bout de la file. Elle était tombée à quatre pattes, elle se traînait pratiquement à quatre pattes. Elle se soulevait et balbutiait quelque chose en yiddish que je ne comprenais pas. Elle plaidait auprès d’un jeune officier derrière elle. Et puis elle marchait comme ça à quatre pattes et, tout d’un coup, il a sorti un pistolet et il a tiré dans son dos. Le sang est sorti de son dos. Ça ne giclait pas. C’était comme une fontaine où l’on boit. Une petite boule, un petit geyser, oui, comme ça, et qui a disparu, et elle est tombée. J’étais pétrifié.

………Et c’est justement à cette époque que j’ai commencé à faire pipi au lit. Je ne sais pas si c’était lié à ça.

………Ce jour-là, j’ai vu de mes propres yeux ce dont j’entendais parler autour de moi, parce que dans toutes les conversations des adultes, il n’était question que de scènes de ce genre. Je savais ce qui se passait, mais je ne l’avais jamais vu. Là, je l’ai éprouvé.

………Il y avait, en tout cas au début, le simulacre d’une vie normale. Les gens étaient enfermés, mais ils vivaient. Il y avait des gens plus riches, des moins riches, il y avait des pauvres, il y avait des gens sans aucun moyen, il y avait des mendiants.

………Quand ils ont fait ça, quand ils ont viré les gens du rez-de-chaussée, il est resté plein d’affaires dans le sous-sol. Pour moi, enfant, c’était comme une première notion de ce qui reste de l’existence de quelqu’un qui a disparu. Ensuite, ça s’est reproduit au fur et à mesure qu’ils arrêtaient les gens et réduisaient le périmètre du quartier. J’y reviens parce que pendant la première rafle, quand ils ont vidé la partie où nous habitions, ils ont pris entre autres mon ami Pawel, mon voisin qui était un peu plus grand que moi et que j’aimais énormément. Sa disparition a été une véritable déchirure. La première déchirure. J’ai rêvé beaucoup de lui après. Ils ont pris ma grand-mère aussi à ce moment-là je crois, ou peut-être un peu plus tard.

……On marchait et en traversant le pont Podgórze qui était tout près du ghetto, alors que nous étions au milieu, il s’est arrêté. Il m’a dit qu’ils avaient pris maman et il a éclaté en sanglots. Moi, je n’ai pas pleuré. Et je lui ai dit d’arrêter, parce que les gens allaient nous remarquer. Et il s’est forcé à arrêter de pleurer et nous sommes revenus – ils avaient pris aussi ma grand-mère. Comme je l’ai appris plus tard, elle s’est suicidée. Elle avait du poison : elle avait dit qu’elle ne se laisserait jamais prendre par les Allemands. Ils ont aussi pris les parents du petit Stefan.

……Nous étions sans ma sœur Annette. Je ne me souviens pas où a été arrêtée Annette parce qu’ils l’ont bien prise, mais plus tard.

……C’est la dernière fois que j’ai vu mon père à proximité du ghetto. À partir de ce moment, c’est un autre chapitre… J’ai appris plus tard qu’ils ont fusillé le petit Stefan avec les autres enfants dans la cour d’école. Séparé de mon père, je me retrouve seul dans les rues de Cracovie.

……J’ai passé là-bas des moments où la vie quotidienne était extrêmement dure, mais cet aspect ne me gênait pas du tout. L’enfant s’habitue aux conditions de vie et ça ne me rendait pas triste. Un enfant est triste parce qu’il est séparé de ses parents. Et ma souffrance, c’était ça, alors je pensais au moment où on allait être à nouveau réunis, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Même en dormant, je pensais à ça. Annette, elle était à Auschwitz, dans le camp de concentration. Elle a été dans deux camps, je crois. Ma mère est allée aussi à Auschwitz, mais avec un convoi qui a mené les déportés directement au gaz. Annette, elle était plus jeune et elle a sans doute été sélectionnée pour travailler. Ma sœur n’est jamais revenue en Pologne. Elle est allée directement en France après la Libération. Elle n’y est jamais retournée ensuite.

……Bizarrement, la seule chose à laquelle j’ai pensé, quand j’étais sur les genoux de mon père, c’était s’il allait survivre, s’il n’avait pas de problème de santé, comme beaucoup ont eu. Je ne savais pas encore, à ce moment, que ma mère n’allait pas revenir. J’avais toujours encore de l’espoir. Mais au bout de quelques mois, nous avons su qu’elle était morte.

Ces textes sont essentiels pour comprendre le personnage de Roman Polanski. Merci à Gérard de nous les confier. Mais la source de cette résilience est peut-être dans la lettre qui suit.

Lettre à mon fils :  Roman l’a trouvée incidemment dans les papiers familiaux ? Ce texte est inédit, mais il était cher au cœur de Roman. Ryszard, ce père souvent absent (et pour cause !) laisse cet héritage en 1973.

 « Nos échanges ne manquaient jamais d’humour. Mon père avait un sens de l’humour acéré et ratait rarement une occasion de le manifester à mes dépens. »

                                                                                         Cracovie, le 21 octobre 1973

…… « Lis ma lettre plusieurs fois, pas quand tu es occupé, mais avant de te coucher, comme une lecture de chevet, puis mets-la de côté. Il arrive parfois qu’un homme soit saisi par ce qu’on appelle le SPLEEN, ou en polonais la CHANDRA. Quand cela t’arrive, prends la lettre de ton père, lis-la et rappelle-toi que cela pourrait être pire, et ça te passera immédiatement. »

……Permets-moi de te dire, jeune homme, qu’un dur à cuire comme ton père, tu ne l’as jamais été, tu ne l’es pas, et tu ne le seras jamais. Je ne dis pas par là que j’ai été un athlète ou un haltérophile, mais j’étais physiquement et organiquement résistant à toutes les épreuves, comme peu le sont. Je vais te le décrire en détail.

……Comme je l’ai déjà mentionné, tu as atteint tes quarante ans, une belle période pour un homme. Quand j’avais ton âge, c’était en 1943, et mon fils avait dix ans. Mon enfant traînait sur des paillasses chez des étrangers, et son père pourrissait dans un camp de concentration.

Mon chemin vers Mauthausen

……Nous avons voyagé quatre nuits et trois jours (car on s’arrêtait souvent sur des voies de garage), et comme nous étions en plein mois d’août, et que les wagons étaient surchargés de chair humaine et d’excréments, la puanteur était incroyable.

……« Il y a un château d’eau en face, d’où les cheminots tirent de l’eau. Alors prenez vite votre seau et allez en chercher. » En toute hâte, quatre mecs ont pris le seau plein de merde, l’ont vidé dans un fossé, l’ont vaguement frotté à la main, car pas moyen de faire autrement, et ont apporté de l’eau à boire. Nous nous sommes jetés dessus comme sur une source magique, chacun a plongé sa gamelle crasse dans le seau aromatique, et a lapé la flotte à pleines gorgées. Ah, quel nectar divin ! Au bout d’un moment, l’eau avait disparu, et le seau avait repris sa fonction d’origine.

…….Lorsque nous sommes arrivés à Mauthausen, il y avait dans chaque wagon plusieurs cadavres, parfois plus d’une douzaine…« Plus que deux survivants dans celui-là ! » C’est-à-dire que cent vingt personnes avaient suffoqué – étaient mortes d’une façon ou d’une autre. On l’appelle comme on veut : ils étaient libres !!!

Mon séjour à Mauthausen : Travail :

………Je prenais un sac de cinquante kilos, le mettais sur mes épaules et autour de ma nuque, et le portais sur deux cents à trois cents mètres, et là, sous une sorte de voûte, on les empilait. Une fois, un fils de pute de SS n’a pas apprécié quelque chose et m’a arrêté, en ordonnant à un autre porteur de m’en mettre un second sur le dos, en disant : « Puisque tu le fais si bien. »

………Finalement, j’ai pris mon courage à deux mains, je suis allé voir le SS et je lui ai dit : « Écoutez, monsieur, avec deux sacs, je vais très lentement. Avec un seul, j’irai beaucoup plus vite que les autres, et je transporterai plus encore que les autres. » Il a mordu ! Il fallait juste que je coure comme un possédé, de peur que ce fils de pute ne s’en prenne à nouveau à moi.

La vie au camp

……..C’est ainsi que, trempés, nous courions les trois cents mètres qui nous séparaient des baraquements, où nous nous essuyions avec un morceau de chiffon sale appelé serviette. Comme les automnes sont pluvieux, après cette course j’avais les jambes, le dos et la nuque couverts de boue. Je m’essuyais avec la serviette et c’était chouette.

………En mars 1945, trois Russes se sont échappés de notre « équipe ». …Au final, les Russes ont été capturés et pendus, et nous sommes retournés dans nos baraquements. La cérémonie de la pendaison – ben voyons ! Elle s’est déroulée en grande pompe, tout le monde devait être présent et regarder.

Mon menu

……Aucun porc qui se respecte n’a mangé autant d’épluchures que moi. En novembre et décembre 1944, ainsi qu’en janvier, février, mars, avril et jusqu’au 5 mai 1945, ma nourriture principale était constituée d’épluchures de pommes de terre.

……Aujourd’hui, je porte un gilet, à l’époque, je mettais un sac pour du ciment par-dessus ma chemise. Cela protégeait la poitrine et le dos, et les côtés étaient à l’aise, rien n’entravait ma liberté de mouvement. Soudain, une idée me vient à l’esprit. J’ai tellement couru tout nu sur divers Appellplatz, que je devrais au fond rejoindre le club des naturistes. Mais pendant tout ce temps je n’ai jamais attrapé un seul rhume.

Roman Polanski : ……le fichier complet des détenus de Mauthausen, récupéré par l’armée britannique qui avait participé à la libération du camp……Je notais que mon père avait falsifié sa date de naissance – il s’était rajeuni de six ans – et sa profession : il s’était prétendu serrurier. J’ai donc demandé à mon père d’écrire la suite. Il ne le souhaitait pas. J’ai insisté : je lui ai proposé de le payer. Il a souri : « ça commence à m’intéresser. » Il s’est remis au travail. !

……..Conformément à ta demande, Roman, je vais coucher sur le papier une nouvelle série de souvenirs que me dicte ma mémoire. !

……lorsque le 1er septembre 1939 la guerre a éclaté, la nation polonaise s’est dispersée comme une volée de pigeons attaquée par un faucon.

……Nous avons marché nuit et jour, jusqu’à l’effondrement, jusqu’à l’épuisement extrême. …Affamés ! Sales ! Mal rasés ! En sueur ! Puants !

……Le plus extraordinaire dans tout cela, c’est que les propriétaires ont quitté Lublin pour fuir les Allemands, alors que nous avons fui Cracovie pour prendre possession de leur appartement. Au moment où j’écris ces mots, je pense encore à ces énormités que les gens faisaient, et moi avec eux.

……..Voilà un fait pour illustrer l’ampleur de l’abrutissement et de l’obstination des hommes. ……Le matin, vers cinq heures, nous avons entendu tous les locataires de l’immeuble descendre les escaliers en courant. …….De loin, dans la brume du matin, nous pouvions voir l’armée allemande en ligne d’attaque, fusils à la main, canons pointés vers l’avant, prêts à tirer…Soudain, dans notre groupe, un homme sérieux, d’environ cinquante-cinq à soixante ans (j’avais trente-six ans à l’époque) a crié : « Oh, doux Jésus, c’est les Français qui viennent à notre aide ! » À ce moment-là, j’ai entendu un officier allemand ordonner « Alle Männer in Konzentrationslager ! » – ce qui signifie « tous les hommes au camp de concentration ». J’ai crié immédiatement « Les gars, on se casse ! » et nous avons filé dans la cave de l’immeuble.

………..Je me suis donc traîné jusqu’à Varsovie. Quand je suis arrivé chez nous, je t’ai trouvé dehors, en train de jouer dans un terrain vague. Quand tu m’as vu, tu as crié : « Papa ! » Je t’ai pris dans mes bras et je t’ai soulevé en t’embrassant, tout joyeux. Tu avais alors six ans et deux mois.

………..Dans le ghetto, on a créé une police, organisée par les conseillers municipaux juifs et approuvée par le chef de la Gestapo…. Ça se faisait n’importe comment, sans aucun sens ni logique, car les Allemands savaient très bien que les Juifs continueraient à se déporter les uns les autres jusqu’à ce que vienne leur tour, et qu’ils se déportent eux-mêmes.

……J’exhortais aussi maman à quitter le ghetto et à s’abriter en dehors de Cracovie, avec ce qu’on appelait « des papiers aryens »… Elle s’obstinait à répéter : « Je ne te quitterai pas, où tu vas j’irai. » Tous mes arguments l’exhortant à se sauver elle-même et à sauver notre enfant, sont restés vains.

……Le 28 octobre 1942, une nouvelle « action », massive et sanglante, a eu lieu. À cette époque, plusieurs milliers de personnes ont été emmenées, dont ta maman et ta grand-mère, c’est-à-dire ma mère.

…….OD-Mann Kierner, qui a emmené maman, a survécu à la guerre et a été pendu par les autorités polonaises en 1946. Son procès a eu lieu à Cracovie. J’étais présent. Je n’ai pas témoigné à charge, car tant de personnes l’ont incriminé que ma voix était tout à fait superflue. En même temps que lui, on a pendu le médecin (juif) du camp de Płaszów, Dr Gross, qui mettait de petites croix sur les fiches de ses patients. Une croix signifiait une condamnation à mort.

…….Et c’est alors que le garçon a parlé, dans un allemand approximatif, plus juif qu’allemand. « Chef, je ne recommencerai plus, plus jamais ! » Tout cela, sur un ton suppliant, pitoyable. D’une voix brisée, exactement ce qu’il ne fallait pas faire avec les SS, et surtout pas avec Zdrojewski. Et Zdrojewski a répondu : « Que ce soit la dernière fois, j’en suis plus que certain », et il lui appliqua deux nouveaux coups féroces sur la tête. « Sortez ! » a-t‐il hurlé, en le poussant vers la sortie avec la cravache. Quand ils étaient dehors, j’ai entendu deux coups de pistolet, et Zdrojewski est retourné dans le bureau, en boutonnant le holster où il venait de remettre son pistolet. Imagine mon état. J’avais de grosses gouttes de sueur sur le front et sous le nez. Une douleur monstrueuse me déchirait les tempes. Je sentais et j’entendais chaque battement de mon cœur. Une seule pensée terrible traversait ma conscience. La prochaine balle pour moi ! En entrant dans le bureau et en bouclant son holster, il a dit : « Tu as de la chance que le commandant ne soit pas là, tu peux partir. » J’avais toujours en tête, grâce à de nombreux exemples, qu’il ne fallait jamais remercier les SS.

 J’ai simplement dit « Befehl ! » et, me retirant le dos à la porte, je suis parti. Sur les quelques centaines de mètres qui me séparaient de mon baraquement, j’ai chialé comme un bébé, je n’arrivais pas à me calmer. Le garçon, que Zdrojewski a assassiné m’a sauvé la vie.

 À cet instant particulier, Zdrojewski devait impérativement mettre une balle dans la tête de quelqu’un, assouvir sa passion, sa pulsion intérieure qui l’obligeait à donner la mort. Tout comme un toxicomane rentre sous une porte cochère pour s’administrer, même à travers ses vêtements, la dose de morphine qui lui procurera un bref soulagement, à cet instant précis Zdrojewski devait tuer quelqu’un. Qu’il repose en paix. Trente-deux ans se sont écoulés depuis ce moment. De lui, il ne reste plus rien, et moi je traîne toujours ma carcasse.

…….Dans l’un de ces camps, une commission de recherche des criminels de guerre est tombée sur ces deux hommes, le commandant Goeth et son adjoint Zdrojewski. ……Leur procès a eu lieu en 1945, ou au cours du premier trimestre de 1946, et ils ont tous deux, été pendus à la prison Saint-Michel.

…….J’ai répondu que le chef de bloc m’avait ordonné de me tenir ici et de veiller à ce que les Häftling ne passent pas d’un bloc à l’autre. …/….« Ah bon ». « Alors : quelle est votre profession ? — Serrurier-mécanicien, j’ai répondu. — Ah bon ! Et depuis longtemps ? demanda-t‐il. — Depuis seize ans. » Et maintenant, (l’indispensable chute de son interrogatoire.) …/…« Croyez-vous que vous vivrez pour voir la paix ? » Autrement dit : « Croyez-vous que vous verrez la fin de la guerre ? » « Non, je ne le crois pas ! j’ai,dit. — C’est exact », a-t‐il répondu, et il s’est éloigné. Je suis allé dans mon bloc 22 et j’ai raconté l’incident à Jurek, qui m’a lancé : « Mais t’as eu de la chance, mon gars ! Ta présence d’esprit ne t’a pas trahi. Il en a déjà liquidé plein de cette façon. Quand quelqu’un lui répond qu’il espère sortir vivant de la guerre, il lui dit de se retourner et lui met une balle dans la nuque. Tu lui as cloué le bec en lui disant que tu n’y comptais pas, et alors il s’est dit “Eh ben, souffre encore un peu” et il t’a répondu : …/…“« Oui, c’est exact. »

………En y pensant maintenant, pendant que j’écris ces mémoires, j’arrive à la conclusion que nous étions tellement ivres de liberté, éblouis par le fait d’avoir survécu à cette guerre monstrueuse, que nos esprits étaient incapables de tout raisonnement logique, et que nos actes avaient brisé toute connexion avec le bon sens appelé à les coordonner. Traduit dans ta langue : papa a un peu pété les plombs. Et me voilà à Linz. Soudain, j’ai vu un rassemblement de gens, habitants de la région – des Autrichiens –ainsi que de mes camarades de misère libérés d’autres camps.

………Je n’avais littéralement rien, absolument rien, à part mon corps, mon sang, ma soif de vivre et mes fidèles pou-poux.

………Lorsque je rentrais à la maison, vers une ou deux heures du matin, sans allumer la lumière de la chambre, je m’allongeais à côté de toi sur le canapé (ce n’était pas un canapé double et confortable, mais une petite chose étroite), tu te réveillais toujours et tu disais : « Papa, tu pues la vodka ! » Je te faisais taire : « Dors, dors, Remo, tu rêves. »>

                                                                                       Juillet 1974-août 1975

François Julien, un maître pour moi, dit Gérard. En relisant ces textes, reliés par la détresse et l’amour, ces deux hommes ont dépassé les limites de l’acceptable dans la vie Humaine, celle que nous connaissons dans nos propres vies !

<………« On fait tant d’effort, par l’imagination comme par la science, ou par la croyance, pour intégrer la mort dans la vie, l’inscrire dans son métabolisme, tenter de l’assimiler pour la justifier. Mais quant à ce qu’elle garde d’« inacceptable », comme on dit, autant dire d’inintégrable pour le sujet ? Seul capable d’ouvrir la catégorie de ce qui ne s’intègre pas, de ce qui est hors catégorie : l’inouï – l’inouï, mieux encore que l’«Infini », la catégorie invoquée d’ordinaire pour faire face à ce débordement – peut enfin mordre sur ce plus réfractaire à la pensée. »

» ………« L’inouï dit, non pas l’extraordinaire, mais l’inintégré – et peut-être même inintégrable ou au-delà du compréhensible– de notre expérience, qui par conséquent pour nous est vertigineux. — Or qui dit que ce vertigineux ne pourrait pas être de tous les instants

………« C’est donc, en effet, que l’inouï puisse être le plus ordinaire, le plus à portée, qui est à penser. »  et d’abord qu’on soit en vie ? »

……..Car que peut-on attendre du travail de la pensée si ce n’est que de l’in-ouï puisse y percer ? Une façon de philosopher s’en est précisée au fil des années. Elle associe l’élaboration conceptuelle qui est le travail de la philosophie, et le recours à la littérature (Proust en premier, le plus analysant) non pas à titre d’illustration ou de décoration, mais pour faire parler l’expérience.

……….Mais il faudrait penser d’abord que, si l’homme est le seul de tous les êtres à pouvoir se suicider, c’est qu’il est le seul à avoir ouvert de l’incommensurable dans le monde, en dé-coïncidant d’avec le monde, ce que le suicide vient inopinément rappeler.

……….« l’individu est incommensurable à la réalité » dit François Julien, signifiera qu’il ne peut se laisser contenir dans la commune mesure qu’on croit être la réalité du monde et qu’il ouvre un hiatus irréductible avec elle par sa singularité. J’ai beaucoup hésité à vous présenter ce livre qui m’avait semblé répondre parfaitement à ce que dit François Jullien sur le travail de la pensée : « que de l’in-ouï puisse y percer ? Une façon de philosopher s’en est précisée au fil des années. Elle associe l’élaboration conceptuelle qui est le travail de la philosophie, et le recours à la littérature (Proust en premier, le plus analysant) non pas à titre d’illustration ou de décoration, mais pour faire « parler » l’expérience.

Merci à vous tous. Ce Cr est l’un des plus importants de notre histoire, par la densité des présentations, l’élévation des thèmes exposés. Avez-vous été intéressés par ces exposés, pouvons nous continuer ou souhaitez-vous d’autres sujets ?

                                                    *****************************

Merci pour votre écoute, nous avons eu un moment de détente autour du thé et des cakes. Merci à tous de participer à la mise en place du « buffet » et à ses rangements qui sont utiles pour ménager l’habitat.

Nous nous retrouvons le 19 janvier 2026, à 14h, le calendrier de Passerelles est à consulter sur le site « Passerellesasso33.fr » ; beaucoup de sorties, des animations, des films, même le dimanche.

A bientôt ; très amicalement. Nicole.