Enfin le soleil et le mois de mars qui annoncent le printemps. Nous en avions besoin. Nos amies lectrices et lecteurs viennent entourer nos animateurs. Sylvie et Louis sont présents. Malgré les évènements qui s’accumulent, malgré quelques absents dont l’une est probablement en difficulté, nous sommes 13 : Sylvie est de retour et Louis est fidèle à son poste. Marielle, Monique M, Jean, Annick, Monique M, Fabienne, Evelyne, Françoise T, Nicole S., Aurore, Gérard. Merci de nous avoir prévenus de vos absences, Marie-Odile, Béatrice, Marie-José, Maryse, Françoise, Nadine, Marie, Nicole C. Isabelle. Françoise T aimerait peut-être adhérer à « Passerellesasso », elle observe.
En l’absence de Marie, Nicole a demandé la parole, accompagnée de Annick pour évoquer le film vu à l’espace Treulon : « A bicyclette » paru en 2024 ; avec Ph. Rebbot, Mathias Mlekus, et Marziyeh Rezaei. Une intrigue sensible entre deuil, sourire triste du clown, dépassement de soi pour retrouver l’énergie de la Vie. Ce travail intérieur se passe au long d’un voyage-souvenir de la côte charentaise jusqu’à Constantinople. Un film intéressant sur la volonté de soutenir les personnes en difficulté, de trouver les chemins multiples pour y parvenir.
Puis Sylvie propose de passer aux présentations : Trois livres sont prêts.
Elle choisit Monique S. qui présente pour la première fois un livre court et pourtant infiniment riche pour notre amie spécialiste d’anglais :
« Blue Moon in Kentucky »– de Jim Harrison. ; traduit de l’américain par Brice Matthieusent. – Genève, Héros-Limite, 2025.-90 p.
Blue Moon in Kentucky est une nouvelle inédite de Jim Harrisson, auteur américain né en 1937 dans le Michigan et décédé en 2016 d’une crise cardiaque dans sa maison en Arizona. Il laisse derrière lui 14 romans dont les célèbres Wolf 1971,Légendes d’automne1994, La femme aux lucioles, Faux soleil, Un bon jour pour mourir, Dalva 1980, par exemple et 10 recueils de poésie ainsi que des essais et de la littérature d’enfance et de jeunesse. On le connaît également pour sa tendance aux excès, son goût pour la France, sa littérature, sa gastronomie et ses vins. Il était l’ami Jack Nicholson qui lui est venu en aide financièrement pour qu’il puisse se consacrer à l’écriture.

Ce texte a été découvert par Brice Matthieussent, son traducteur attitré, dans les archives de l’auteur, conservées à l’université Grand Valley de Michigan. Jim Harrisson l’a écrit au début des années 70, peu avant le recueil intitulé « Légendes d’automne » dont l’une des nouvelles a été portée à l’écran avec Anthony Hopkins et Brad Pitt en 1994. Á l’origine Blue Moon in Kentucky a été conçu pour faire l’objet d’un film mais le projet a été refusé par les studios de cinéma.
Dans cette nouvelle qui a pour cadre le Kentucky, état rural et puritain du sud des USA, connu pour la culture du tabac et les élevages de chevaux, Jim Harrisson met en scène deux hommes d’une même famille, Owen Slater, orphelin recueilli par son oncle et sa tante qui, de leur côté ont un fils, Wendell Slater. Les deux garçons vont grandir ensemble comme des frères mais d’emblée ils affichent des personnalités à l’opposé l’une de l’autre : Owen est extraverti, peu intéressé par les études tandis que Wendell bon élève fera des études de droit. A l’âge adulte Owen, amateur de chevaux, se consacre à une activité de conseil auprès de propriétaires de chevaux de course et se révèle aventureux, flamboyant, attiré par l’argent, amateur de ripailles et coureur de jupons. Wendell lui est raisonnable, avocat à la vie rangée, peu ambitieux et jaloux de la liberté de ce cousin-frère.
Un jour, lors d’une vente de pur-sang, Owen voit lui passer sous le nez le cheval prometteur qu’il convoitait. Fou de rage, il va alors mettre sur pieds une escroquerie stupéfiante à l’insu de son entourage. A partir de là toute une série de péripéties et de hasards vont se succéder jusqu’au dénouement totalement inattendu. C’est Wendell qui fait le récit des tenants et des aboutissants de cette arnaque.
Celle-ci est le ressort dramatique qui permet à Jim Harrisson de décrire minutieusement le milieu prestigieux des haras et des champs de courses du Kentucky, un milieu huppé, souvent originaire de New-York, aux fortunes anciennes et aux traditions sudistes. Au passage il égratigne ce monde trouble aux transactions financières opaques où l’argent et le prestige brouillent les repères moraux. Lui- même connait bien ce monde car il a été l’ami de Guy de la Valdène propriétaire d’un haras en Normandie. P. 56…spectacle. P. 61 Owen était…
Derrière cette histoire d’arnaque se lit une autre plus intimiste, celle de l’évolution des deux cousins-frères avec tout d’abord la métamorphose de Wendell qui d’enlisé dans la routine du quotidien et d’une vie de couple morose et en bout de course, va oser progressivement dépasser ses limites pour se lancer dans une vie plus intense, plus exaltante, pour exister enfin. De son côté Owen prend peu à peu conscience de ses excès ce qui le conduira sur la voie d’une rédemption. La force de Blue Moon in Kentucky réside donc aussi dans une réflexion sur la capacité de chacun à évoluer ainsi que sur le désir de vivre intensément quitte à braver les usages et la morale, Owen et Wendell incarnant ainsi deux facettes présentes en chaque individu : rester conforme aux règles ou vivre intensément.
J’ai eu beaucoup de plaisir à lire cette nouvelle parce qu’elle est avant tout une comédie de mœurs réjouissante, pleine d’humour et d’autodérision. P. 23-24. Avec Wendell, le narrateur fin observateur de ses congénères, Jim Harrisson révèle un don de conteur haut en couleur, habile à décrire des situations truculentes dans une langue gouailleuse parfois crue.
Les dialogues s’enchaînent comme des répliques de cinéma et l’on ne peut que regretter que ce texte n’ait pas donné lieu à un film.
Pour finir, un mot sur le titre. En français il signifie « Lune bleue dans le Kentucky ». Le traducteur a choisi de le laisser tel quel car c’est le titre d’une chanson country qui est l’hymne de l’État du Kentucky et qu’elle ajoute au récit une note de mélancolie. Cette chanson de Bill Monroe, a été reprise par Elvis Presley et Paul MacCartney.
Nos amis sont conquis par ces souvenirs musicaux, quelques notes sont dans l’air, bravo Monique qui a fait un bon choix, commentaires sympathiques et grands sourires t’accompagnent.
Sylvie donne alors la parole à Aurore qui nous apporte un vent froid de la Suède du Nord, le pays des Lapons avec « STRAFF », (la punition) de Anne Helen, Laestadius. Cette écrivaine journaliste est d’origine « Samie ». Au début elle écrit des livres pour la jeunesse et en 2016 elle reçoit un prix pour son premier roman « Stöld » un phénomène littéraire. En 2024, Netflix réalise un film sur ce roman.
Le fait d’être née au nord de la Suède, à Kiruna, va orienter son évolution. Basé sur des faits réels, ce roman lève le voile sur le sort réservé au peuple SAMI.
Qui sont-ils ?
La Laponie couvre la Finlande, la Suède, la Norvège ; mais en Suède ce sont les Samis qui ont gardé leurs langues, leurs coutumes, leurs légendes. C’est un peuple de nomades qui vit du traditionnel élevage des rennes. Ils sont les seuls à le pratiquer. Ils ont leur religion, mais au 17ème siècle la Suède devient chrétienne, luthérienne. Lars Laestadius est l’initiateur de ce changement, il est marié à une femme samie, il fonde un mouvement religieux conservateur.
C’est en 1950 que tout change, le gouvernement décide de retirer à leurs parents tous les enfants entre 5 et 13 ans, pour les civiliser, leur faire perdre leur langue, leur culture et leurs traditions. Ils sont envoyés dans une école pour nomades pour les assimiler. La mère de l’auteure a été une de ces enfants, elle garde le nom de ce fondateur.

Ils vont devoir se plier au bon vouloir d’une directrice cruelle et sadique qui bat ces enfants : ils vont subir les pires châtiments corporels d’une violence quasi quotidienne. Seule Anna va essayer de leur apporter un peu de tendresse. L’écrivaine s’inclue dans ce groupe.
On suit le quotidien de cinq enfants entre 1950 et 1985, par des chapitres qui alternent entre passé et présent. Chacun trace son chemin, construit sa vie : mais comment se reconstruire après un tel traumatisme, de générations en générations ? Ils ont tant souffert qu’ils ne peuvent pas en parler.
Certains vont se détacher de leur culture, de leur langue ; d’autres au contraire voudront que les enfants n’oublient pas d’où ils viennent ; l’une se rapprochera de la religion.
Comment vont-ils réagir quand ils apprendront que Rita, la directrice de l’internat, trente ans après revient ?
Aurore éprouve un coup de cœur pour ce roman, qui touche profondément. De l’émotion mais aussi une intrigue efficace. L’auteure est une grande conteuse, à lire son style est agréable, elle insère même des termes samis pour faire plus réaliste.
Notre groupe est sensible à ces récits qui viennent de tous les âges et de beaucoup de pays qui ont connu la défaite, l’esclavage presque. Des orphelins anglais sont allés peupler l’Australie ; D’autres sont venus dans des régions montagneuses pour les cultiver, l’ile Maurice, la Réunion et même l’Auvergne ! On peut se souvenir aussi que les Grecs du Péloponnèse enlevaient les enfants de 6 ans du gynécée pour leur apprendre les armes et les combats avec des maitres uniquement masculins. Ces jeunes ne devenaient adultus » que vers 30 ans. Les exemples sont nombreux de ces coutumes particulières. Merci à Aurore de nous dévoiler ces coutumes éloignées des nôtres.
C’est au tour de Sylvie de prendre la parole pour nous parler de Christian Bobin et d’un petit livre écrit par le poète : « Isabelle Bruges ».
Christian Bobin est né en 1951 au Creusot où il a passé toute sa vie.
Il est l’auteur d’ouvrages dont les titres s’éclairent les uns les autres comme les fragments d’un puzzle : SOUVERAINETÉ DU VIDE, LA PART MANQUANTE, LA PLUS QUE VIVE, LA PRÉSENCE PURE, L‘ HOMME JOIE, LA LUMIÈRE DU MONDE…
Il a reçu le Prix de l’Académie Française en 2016 pour l’ensemble de son œuvre.
Il est décédé en 2022.
<Quand sa douceur, sa poésie des mots manquent au jour le jour, je reprends un de ses livres pour me réchauffer le cœur.> nous dit Sylvie.
Aujourd’hui c’est ISABELLE BRUGES.
<Trois enfants abandonnés par leurs parents sur l’autoroute en direction de Bruges et recueillis par une vieille dame.

Voilà la simple trame pour dérouler un bout de vie, une recherche d’appartenance, l’idée d’une famille, une définition de l’amour et de l’attachement.
Dans ce petit livre de 120 pages, Bobin nous dit tout de l’existence des hommes entre la vie et la mort. La fragilité, la joie, la tristesse, la vaillance, la retenue, la certitude, le doute, le jour, la nuit et veillant sur tout cela un cerisier, confident infaillible d’Isabelle, s’offrant au soleil, à la pluie et au vent.
Comme toujours Bobin nous ramène à l’essentielle nature.
On pourrait lui murmurer en conclusion cette citation de Jacques PRÉVERT
« La vie est une cerise
La mort est un noyau
L’amour est un cerisier »
Mais je suis sûre qu’il le sait de là où il est, où se retrouvent autour de lui, je l’espère, des fleurs, des forêts, une pluie d’été, le cri d’un oiseau et des cerisiers en fleurs…
Merci pour ce moment de tendresse, Sylvie, nous y sommes tous sensibles. Certes nos amis se demandent : des parents peuvent-ils laisser trois enfants dans un café sur la route ? La maman est très mal, mais que vont faire les enfants comme le petit Poucet ?
Sylvie sourit, Une vieille dame passait par là, avec une grande maison vide…. Elle les recueille, et Isabelle semble rester pour s’occuper ensuite de cette dame, Isabelle devient poète ; « j’ai l’impression de vivre dans une orange, j’ai 18 ans et il y a 18 quartiers d’orange, l’orange est ronde et bouge autour du soleil !
Un cerisier est son ami, et je pense à Jakaranda.
Les suggestions se poursuivent ; Lors de périodes dures, comment retrouver son Moi, son âme, et cela nous amène à des questions existentielles « Que fais-tu de ta vie ? ou qu’est-ce que je construis ? » Gérard et Marielle sont très sensibles aux questionnements qui jaillissent de cette poésie.
Louis prend alors la parole pour nous rappeler Verlaine :
INITIUM extrait des Poèmes Saturniens.
Paul Verlaine
Les violons mêlaient leur rire au chant des flûtes
Et le bal tournoyait quand je la vis passer
Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes
De son oreille où mon Désir comme un baiser
S’élançait et voulait lui parler, sans oser.
Cependant elle allait, et la mazurque lente
La portait dans son rythme indolent comme un vers,
– Rime mélodieuse, image étincelante, –
Et son âme d’enfant rayonnait à travers
La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.
Et depuis, ma Pensée – immobile – contemple
Sa Splendeur évoquée, en adoration,
Et dans son Souvenir, ainsi que dans un temple,
Mon Amour entre, plein de superstition
Et je crois que voici venir la Passion.
Paul Verlaine, Poèmes saturniens
Entre passion et pudeur, élan et retrait, passion est souvent souffrance devant l’impossible ou la mort. C’est l’effet d’une femme face à la sensibilité d’un homme, Peut-être un premier amour, initiation, ; un appel du cœur qui reste sans suite…Sylvie repense au concert récent qui a présenté un poème de Garcia Lorca. « Berceuse De Seville »(1936)
Puis Louis rappelle le très beau livre de Thomas Schlesser « Les yeux de Mona » un phénomène esthétique et littéraire (600 000 ventes en France et autant à l’étranger) présentant 36 tableaux spécifiques de mouvements de peinture et de culture. Ce spécialiste reprend un autre thème, la poésie, et confie au lecteur que son livre « Le chat du jardinier » est plus difficile à faire partager.
« La poésie est le plus joli surnom que l’on donne à la vie » dit-il ; n’est-ce pas Sylvie ? Merci à Louis de faire découvrir cette phrase décrivant l’initiation que nous vivons en venant au café littéraire.
Merci à tous pour votre présence, votre écoute et vos échanges. Nous vivons grâce à vous de beaux moments.
Le thé bien sympathique, des biscuits et quelques fabrications « Home made » nous réconfortent et permettent de sympathiques bavardages.
Nous nous retrouverons le 23 mars pour de nouvelles lectures et les échanges qui les accompagnent.