C’est la première fois que nous avons une réunion littéraire le lundi de la Toussaint. Beaucoup d’entre vous sont de retour des réunions de famille qui entourent cette fête religieuse. Merci à vous d’être présents.
Autour de Louis qui anime, de Sylvie qui l’accompagne, sont arrivés Marielle, Noëlle, Marie-Jo, Fabienne, Ida, Gérard, NicoleS, Marcel, Jean, Aurore, Isabelle et Béatrice.
Marie, Marie-Odile, Monique M et Monique S, Annick, Anne, Maryse se sont excusées.
Louis souhaite reparler du film très réussi d’après le roman de Jane Austin : Raison et Sentiments, une version récente de Georgia Oakley : Isabelle reçoit les éloges de tout notre groupe qui a pris grand plaisir à le voir.
La séance s’est terminée au café habituel « Cajou » ; elle a été arrosée au champagne. Notre association est une merveille !
Louis fait remarquer que l’IA fait son entrée dans nos pratiques, avec plus ou moins de bonheur, puisque le groupe se partage en imaginant le rôle de ce nouveau pouvoir qui est pratique peut-être, nous cache aussi de dangereuses conséquences économiques et sociales. Il semble que la question posée nous renvoie à « Que se passe-t-il dans l’esprit humain ? » nos compétences peuvent-elles maîtriser « la machine infernale » ou bien serons-nous réduits en une sorte d’esclavage ou de disparition annoncée. (Odyssée de l’espace, Fahrenheit 451…) C’est quoi la société de demain, résume Marielle ? ( Les sites de vulgarisation de l’IA peuvent être des arnaques, se méfier !)
Louis donne la parole à Béatrice qui a trouvé un petit livre d’une richesse exceptionnelle : Laurence De Villairs : « Pourquoi nous ne savons plus voir »
Laurence Devillairs est née en 1969
Elle est normalienne,Docteur en Philosophie , enseignante-chercheuse et directrice d’édition.(PUF)
Spécialiste de la philosophie du XVII ème siècle ( Descartes, Pascal, Fénelon)
Doyenne de la faculté de Philosophie à l’Institut Catholique de Paris ; attachée de recherche au Collège de France, conférencière au Musée d’Orsay.
En 2026, elle a fondé le 102 Ecole de la Philosophie.
Avec cette école, il s’agit de faire de la philosophie :
- Une méthode pour comprendre le monde
- Un apprentissage de la clarté
- Un art de poser les bonnes questions
- Une formation de l’esprit
Elle a écrit de nombreux essais philosophiques
- Guérir de la vie par la philosophie.
- Être quelqu’un de bien, philosophie du bien et du mal.
- Un bonheur sans mesure (critique de l’injonction permanente à être heureux).
- Vengeance. Le droit de ne pas pardonner (refus de pardon par une volonté consciente de contrer les injustices)
« La Splendeur du monde. Pourquoi nous ne savons plus voir » (2024)
C’est un petit recueil de 140 pages dans lequel elle développe ses sentiments, son ressenti au cours de différentes situations vécues qui la bouleversent et l’enchantent.

Le livre est divisé en 27 textes courts dans lesquels elle décrit ses expériences esthétiques (Tableau Le Jugement de Van Der Veyden).
« C’est beau ». Ce sont ces mêmes mots qui nous viennent devant un tableau, un texte, un morceau de musique… Elle dit : « Et souvent on le dit comme une évidence, sans chercher ses mots, et on le prononce même quand on est seul ». Mais qu’est-ce que ça signifie ?
Par ses textes l’auteur veut nous faire ressentir l’émerveillement que nous pourrions trouver en étant attentifs à la beauté, à notre capacité à la voir, la sentir et l’entendre. Elle insiste sur la perception de tous nos sens dans des situations qui nous touchent, nous émeuvent. Et aussi le plaisir de partager ce que nous ressentons.
« J’ai pris un vrai plaisir à la suivre au travers de ses pages qui nous emmènent dans les fjords d’Oslo, à la Basilique San Miniato, à la gare Montparnasse avec les martinets… ».
Lecture d’extraits :
J’ai lu dans des critiques de ce livre « vous n’apprendrez rien ».
Peut-être. Personnellement j’ai pris beaucoup de plaisir à le découvrir et à le reprendre encore et encore par petits chapitres.
Et à la fin l’auteur donne des exercices d’esthétique appliquée !
Merci Béatrice pour ce trésor qui nous rappelle ce que nous sommes et comment parfaire la maîtrise de notre nature…
Isabelle va présenter un livre : « Le chat du Jardinier » de Thomas Schlesser.
Nous le connaissons bien pour avoir lu et relu « Les yeux de Mona » une pure merveille ! Nous avons déjà présenté ce deuxième livre plus difficile à découvrir dans une sorte de conte loin de l’éloge de L’art pictural ; La musique de la nature, l’éveil à l’écoute attentive de ses partitions, déconcertent un peu l’apprenti et Schlesser l’avait bien reconnu. Mais d’autres richesses y sont détenues.
Pour Isabelle, c’est un conte philosophique, très poétique, centré sur la nature, les arbres, les plantes puisque le héros est devenu le jardinier de la femme cultivée qui, à son tour le forme à la philosophie. Un beau partage d’émotions et d’idées qui ouvrent au monde des lecteurs de nouvelles découvertes. C’est ce que nous recherchons à travers les livres.

Isabelle nous parle aussi de Jérôme Ferrari qui a publié, « Une très brève théorie de l’Enfer. 2026» Nos lecteurs semblent connaître ce livre dont le thème est connu : « Est-ce possible d’échapper à sa condition ? » L’écrivain a 58 ans un visage triste sur un photo publicitaire, de grands yeux plutôt fatalistes et pourtant Prix Goncourt 2012 pour un livre intitulé « Sermon sur la chute de Rome » qui raconte la déchéance d’un village corse. C’est une réflexion qu’il approfondit dans un livre devenu film : « A son image » en 2024. Il est agrégé de Philosophie et enseigne en Corse. Dix-neuf livres portent son nom, ils traitent de l’histoire familiale puis des tensions contemporaines, violence, transmission, bouleversements du monde moderne. Il développe un univers singulier où se croisent tragédie humaine et quête de sens. Il a un DEA d’ethnologie.
Le livre est pessimiste, il démontre que nos efforts pour créer du lien entre les individus sont un échec ; l’empathie est une illusion à cause de la structure sociale, cette image est exemplaire : < Les photographies opposaient l’impénétrabilité de leur surface à toute quête de profondeur> ? Il n’est pas journaliste mais pour lui la photographie est à peine évocatrice et en fait impuissante. La famille est une illusion de liens tendres. Ces idées sont développées dans des intrigues captivantes écrites avec un style critique, mais empathique au fond : les comportements des habitants de la Corse ont été analysés avec un soin particulier, un champ d’observation exceptionnel.
C’est un choix remarquable, Merci Isabelle.
Aurore a trouvé un livre passionnant, écrit par un Espagnol, Sud- Américain Juan Gabriel Vasquez : « Les noms de Feliza ». L’écrivain est né en Colombie en 1973, il est journaliste et écrivain. Fils d’avocats anglophiles, il quitte la Colombie ses diplômes en poche et vient à Paris. Il fait des études de Lettres à l’Université de 1996 à 1999, puis, il séjourne à Barcelone et en 2012, il rentre en Colombie. Il est reconnu comme journaliste et écrivain, amoureux de Victor Hugo, il a traduit ses œuvres en Espagnol. Ses ouvrages ont été traduits en une trentaine de langues ; Des prix nombreux lui ont été décernés à Dublin, en Espagne, en Amérique latine, en France en 2011 Prix Roger Caillois et 2012, le Prix du livre étranger. Il est ami du grand écrivain Gabriel Garcia Marquez.

Le roman ; il est influencé par Garcia Marquez dès ses années d’études littéraires et il retrouve des documents datés de 1982 sur la sculptrice colombienne Feliza Bursztyn : « Exilée en France, elle est morte de tristesse à 22h15 le vendredi 8 janvier, dans un restaurant parisien. » Cette découverte l’intrigue et il réussit à rencontrer son mari Pedro Leyva. A partir de ce fait réel, il va reconstituer le parcours de cette artiste avant-gardiste, plasticienne, confrontée aux deuils, à la violence politique de son pays, aux conventions de son époque. Comme l’écrivain, Aurore retrace les épisodes de la vie de cette artiste.
Née en 1933, fille de parents juifs polonais fortunés. En 1930 ils sont en Colombie, la famille décide de s’installer à Bogota pour fuir la montée du nazisme en Europe.
Douée très tôt pour le dessin et la peinture, à 18 ans elle se rend à New-York pour étudier. Elle rencontre un jeune homme américain et contre l’avis de ses parents, elle l’épouse. Le couple revient à Bogota, mais il se sépare rapidement. Le mari ne supporte pas « la vie d’artiste « que mène Féliza ! Grâce à une bourse, elle part pour Paris, devient l’élève de Ossip Zadkine un des grands maîtres de la sculpture cubiste. Elle travaille avec Giacometti et rencontre César Baldacinni avec qui elle apprend à fondre, à travailler le métal.
Puis elle retourne à Bogota où son atelier devient le rassemblement de nombreux artistes et écrivains. Elle rencontre GG Marquez. Elle est pionnière de l’art cinétique et des œuvres à base de » ferraille ». De nombreuses expositions la font connaître. Elle rencontre même Fidel Castro à la Havane et devient suspecte pour le régime. Craignant d’être arrêtée, elle part pour le Mexique et plus tard à Paris avec son dernier mari.
Cette œuvre n’est pas un roman, plutôt un essai libéré de l’ordre chronologique, une biographie attentive à une femme libre. Merci Aurore pour cette enquête passionnante.
C’est à Nicole de présenter le cinquième tome de l’œuvre majestueuse de Eric Emmanuel Schmitt « La traversée des temps ». Il s’intitule « Les deux royaumes ». 2025. Vous connaissez tous cet écrivain prolifique et érudit : il intervient dans tous les champs de la littérature, théâtre, essais, romans, et même une Histoire des sociétés européennes. C’est en fait un projet ambitieux qui reprend les grandes épopées des civilisations méditerranéennes et du Moyen-Orient.
Au cours de ses livres, il commence par les pays du Danube ou des Dardanelles, cet Hellespont dont parlent les Grecs et les Turcs antiques. Puis au fil des tomes c’est la Perse, l’L’Egypte, la Grèce, et la Gaule : en particulier son combat pour échapper à la colonisation romaine. Pour chaque tome, il parvient à choisir des angles neufs ou presque qui modifient notre vision plus classique. Quatre personnages sont fondamentaux et constituent le lien pour tout l’ensemble : une famille des Ages anciens vit dans un village rustique, artisanal, au bord d’un étang qui fournit l’essentiel des besoins de survie. Leur curiosité pousse quatre personnages à découvrir les abords pour trouver des plantes, pécher des poissons, élever des moutons comme leurs ancêtres. Et un jour d’orage, fort, angoissant, la foudre parvient à les atteindre dans le creux de leur abri rocheux. Ils auraient dû mourir mais la fatalité les fait se réveiller et cela leur permet de retrouver le village. Beaucoup de leurs voisins sont noyés, l’étang gonfle sous l’effet des pluies intenses. C’est peut-être le Déluge et il faut se sauver. Les quatre personnages se retrouvent dans un curieux navire et parviennent sur une montagne qui les accueille. Tibor l’herboriste médecin reprend son travail pour aider les voisins, les villageois qu’il découvre ; sa fille Noura est très amoureuse de Noam, charpentier, menuisier, et capable de tout réussir ; elle est fine, sensuelle, assez calculatrice, elle séduit tous ceux qui l’approchent. Et il y a Derek, violenté pendant son enfance, il est devenu acariâtre et méchant, il s’est déjà battu et a tué, mais, il sait disparaître pour se faire oublier. Ces personnages sont intéressants au point de s’adapter à chaque civilisation, où Schmitt les envoie. ! Leurs nombreuses expériences les font devenir des êtres exceptionnels de savoirs et d’adaptation.
Dans « Les deux royaumes », nous arrivons en Gaule en suivant les aventures de nos trois personnages essentiels à l’intrigue. Ils vivent dans une maisonnette en bois rudimentaire, les voisins sont dangereux, ils sentent que ces trois personnages ont des vies étranges. Le plus âgé Tibor est malheureux car il a perdu sa joie de vivre, une adorable enfant qui est une image de son épouse disparue. Noam et Noura souhaitent s’intégrer au village Gaulois, mais les Druides sont maîtres des relations et des rôles sociaux. Pour nous ces gaulois pourraient ressembler à ceux de Uderzo et Goscinny, Mais un « Nota Bene » de l’écrivain les montrent batailleurs, dangereux.

Ces notes de Bas de pages, sont comme un autre livre où EE. Schmitt transmet ses recherches sur les Druides, leur rôle social ; puis les relations belliqueuses des villageois pour sauvegarder leur autonomie face aux Romains colonisateurs. Cela conduit nos héros à travers le royaume franc pour aller se battre contre César et ses généraux. Ils marchent avec leurs armes, leurs troupeaux, suivent les fleuves de la Charente à la Loire, passent par les pays de Bourgogne, la Saône et arrivent à Lugdunum, et vont retrouver les armées romaines. On rencontre les gladiateurs, et toute une partie du livre va se consacrer aux Gaulois conduits par un quatuor de héros dont Spartacus…Le conteur va poursuivre cette saga encore longtemps et nous passionner pour cette période de troubles politiques.
Je vous laisse poursuivre cette lecture, <nous y reconnaissons des films remarquables dont les images nous animent visuellement>. J’aime beaucoup ce type de livres qui nous rappellent des moments forts de l’Histoire, la Grande. Les recherches de l’écrivain nous renforcent des souvenirs. C’est une « Saga » qui nous conduit vers de nouvelles valeurs, la Tolérance, l’égalité des humains, et pourtant il y a des cruautés et des abus. C’est un chemin nouveau qui se construit : certains le craignent, d’autres approfondissent leurs tendances au stoïcisme ; au contraire des habitudes épicuriennes des aristocrates, ou plutôt des riches sans morale. Au contact des gens de pouvoir qu’ils fréquentent, Noam réagit en soldat qui a connu les privations mais qui possède tant de savoirs ; Noura, sensible, s’intéresse aux nouvelles idées, aux tendances religieuses plus clémentes, respectueuses des femmes, des faibles, des travailleurs. Elle s’isole et bien sûr, je m’arrête, pour vous laisser lire.
On parle peu de Derek, sinon lors de faits délictueux, sa méchanceté parait de temps à autres puisque le Mal existe, et cela relance la dramaturgie…le réalisme. De même la partie du livre, consacrée à Jérusalem, la Judée et « l’ordre nouveau » est vu sous un angle plutôt politique. Cela pose des bases essentiellement.
Bonnes lectures à tous.
C’est à Gérard d’intervenir, nous dit Louis, et c’est un livre très récent qu’il a choisi.
Patrick Modiano vient de publier en 2026 un livre appelé L’éléphant, il avait eu le prix Goncourt avec « rue des boutiques obscures » publié en 1978. Comment caractériser l’écriture de Modiano dans son dernier livre « l’éléphant ». Y a-t-il eu une évolution entre les deux livres.

Dans « rue des boutiques obscures », le narrateur, Guy Roland, est un détective amnésique qui cherche à retrouver son identité et son passé.
Les boutiques « obscures » évoquent ainsi les zones d’ombre de la mémoire : les souvenirs effacés, les identités incertaines et les traces d’un passé qui ne peut être reconstitué que par fragments. Ce titre résume donc un thème central de Modiano :< la difficulté de retrouver qui l’on est> lorsque la mémoire individuelle et la mémoire historique sont incomplètes. L’Occupation, les disparitions et les vies sous de fausses identités hantent le récit. Le titre ne désigne pas seulement un lieu géographique : il suggère tout un univers où le passé demeure mystérieux.
Comment caractériser l’écriture de L’Éléphant, paru en octobre 2026 chez Gallimard (112 pages) ?
Je présente le livre à l’aide de commentaires de presse ou de critique littéraires, Librairie Mollat, Le Monde, Télérama :
En 1978, dans Rue des boutiques obscures, la quête de soi prend la forme d’une véritable enquête. Collecte des indices, documents et interrogation de témoins pour reconstituer son identité. Le roman conserve une structure proche du récit policier.
En 2026, dans L’Éléphant, l’enquête extérieure s’efface davantage au profit de l’observation, de l’intuition et de la rêverie. Le personnage ne cherche pas tant à établir les faits qu’à saisir des fragments d’existence et à retrouver un lien avec son passé. Le récit est plus bref et son atmosphère plus contemplative.
Le personnage principal, Ludo Van Walle, surnommé « l’Éléphant » en raison de sa stature, observe ses voisins à l’aide de jumelles. Peu à peu, ces silhouettes font surgir des impressions et des souvenirs incertains.
Ce qui demeure, c’est l’obsession de la mémoire, des identités incertaines, du temps qui passe et des traces laissées par les disparus. Paris reste un espace à la fois familier et mystérieux, où le passé semble toujours prêt à resurgir.
L’écriture est épurée, discrète et mélancolique. Modiano privilégie les phrases sobres, les ellipses et les détails apparemment insignifiants. Les rues désertes de Paris, les fenêtres éclairées et les personnages énigmatiques composent une atmosphère presque onirique.
Le récit avance moins par l’action que par les associations d’idées et les réminiscences. Le passé semble affleurer dans le présent sans jamais se livrer complètement. La mémoire devient une présence fragile, faite de trous, d’intuitions et de visages à demi reconnus.
Leur conclusion : On pourrait résumer l’évolution de Modiano ainsi : en 1978, il tente de reconstituer le passé comme une enquête ; en 2026, il en fait davantage ressentir les traces et les zones d’ombre. Son écriture s’est affinée et épurée, mais sa préoccupation essentielle reste la même : comment retrouver une existence dont une partie nous échappe ? Il ne s’agit donc pas d’une rupture, mais plutôt d’un approfondissement d’un même univers littéraire, où le mystère ne se résout jamais entièrement et où l’émotion naît précisément de ce qui manque.
« La vie est un voyageur qui laisse traîner son manteau derrière lui, pour effacer ses traces. » — Louis Aragon
Cette image d’Aragon résume parfaitement le projet littéraire de Patrick Modiano : toute son ‘écriture consiste précisément à remonter la piste de ces « traces effacées », avec la conscience mélancolique qu’on ne rattrapera jamais tout à fait le temps qui s’est enfui. (IA)
Le Style : Comme pour Olivier Rollin dans la guerre Eternelle ce livre bref (100 pages) parle surtout par son style :
« Le style est la qualité de la pensée. Il ne s’agit pas d’ornementation. Le style est la forme même que prend la pensée pour devenir visible. » — Louis Aragon
En effet, en en ayant lu un quart, je n’ai pas pu m’empêcher de le lire immédiatement jusqu’au bout tellement le suspense fonctionnait et la fluidité pour ne pas dire la facilité de la lecture m’y incitait.
Je me suis interrogé sur cette ressemblance avec les « polars » ou « livres noirs » de mon adolescence. Les critiques « main Stream » ont relevé ce côté structure proche du récit policier. Je me suis donc posé la question du « suspense » et du type de personnages chez Modiano.
Le suspense pour faire simple c’est quand on ne sait pas ce qui va arriver et si cela nous déplaira ou nous ravira suivant le sort des personnages et de la relation créée par le lecteur avec eux. Sachant qu’en fonction de la narration l’on peut deviner ce qui va leur arriver ne serait-ce que généralement la survie du héros, au moins au début de l’intrigue !
Chez Modiano dans l’Eléphant le regard est quasi totalement indifférent avec les personnages y compris celui essentiel : L’Eléphant Van Walle.
Pour saisir ce qui s’efface, Modiano ancre son récit dans une précision presque maniaque : des noms de rues, des numéros de téléphone à sept chiffres, des adresses d’hôtels, des modèles de voitures, des noms d’inconnus consultés dans d’anciens annuaires. Cette obsession du détail réel sert de tuteur à un monde fantomatique. Les phrases sont souvent courtes, limpides, articulées par des temps du passé (imparfait et passé simple) qui suspendent le temps. Il y a un rythme feutré, une cadence presque musicale où les silences et le non-dit entre deux propositions comptent autant que les mots eux-mêmes.
La précision de leur description ne dit rien d’eux rien qui puisse les faire aimer ou détester ou même situer ; ni leur métier, très flou, ni leur histoire tout aussi floue ainsi que leurs motivations ou leurs points de vue sur quoi que ce soit.
Le personnage ne cherche pas tant à établir les faits qu’à saisir des fragments d’existence et à retrouver un lien avec son passé.
A chaque page tout peut arriver, tout est imprévisible, impossible d’anticiper …il faut donc lire très attentivement pour savoir ce qui arrive. Le style de Modiano dans ce livre (c’est peut-être différent avec « Rue des Boutiques obscures » qui reposait sur la guerre et la mémoire historique ) :
Les phrases sont souvent courtes, limpides, articulées par des temps du passé (imparfait et passé simple) qui suspendent le temps. Il y a un rythme feutré, une cadence presque musicale où les silences et le non-dit entre deux propositions comptent autant que les mots eux-mêmes.
Cet usage du passé, m’a fait me poser la question de la langue chinoise qui ne se conjugue pas et de son rapport au souvenir.
La langue chinoise classique n’a pas inventé le concept métaphysique du Temps avec un « T » majuscule, précisément parce qu’elle ne conjugue pas ses verbes.
En chinois classique, un événement ne se situe pas sur une ligne temporelle (passé / présent / futur). Il s’inscrit dans un cours naturel, un flux continu d’engendrement et de transformation.
La trace comme fantôme : Modiano cherche désespérément des « traces » (adresses, billets, noms) pour combler le gouffre entre le présent et le passé. Mais la trace y est perçue comme un vestige d’une absence, le reflet d’un monde englouti qui suscite le vertige et la mélancolie.
Chez Tchouang-Tseu, vouloir retenir le passé à travers ses traces revient à vouloir capturer le vent. L’oubli n’est pas une perte dramatique d’identité (comme chez l’amnésique modianesque), mais une condition de respiration et de liberté
Extraits : Ce sont les lieux plus que les personnes, qui provoquent l’afflux des souvenirs. Il faut d’abord s’imprégner des lieux pour tirer de l’oubli tant de personnes de tous genres qui les ont traversés au fil du temps.
Oui, c’était bien grâce aux lieux que vous pouviez trouver les traces de vos vies antérieures et de quelques-uns de ceux que vous aviez croisés dans ces vies-là.
Il se demandait si le temps avait vraiment passé, ou bien s’il s’agissait de ce phénomène qui était décrit dans l’un des rares ouvrages de philosophie qu’il avait lus : « l’éternel retour du même ». Ces instants qu’il avait vécus autrefois avec Mme Thouvenin, porte d’Italie, d’autres les vivraient après lui. Les mêmes gestes, le même visage qui ne vieillirait jamais, la même robe de chambre de coton bleu ciel, le même parfum… Et cela jusqu’à la fin des temps, tandis que lui, Van Walle, poursuivrait seul sa marche le long d’une avenue déserte, du pas lourd et mélancolique de l’éléphant.
« Nous vivons à la merci de certains silences. »
Il s’était posé plusieurs questions avant d’entreprendre son travail. Devait-il s’exprimer à la première personne ? Mais cela ne lui aurait pas permis de prendre assez de distance. Et ce n’était plus de son âge. Il avait choisi « il » ou « Van Walle », son propre nom, ce qui donnerait peut-être au texte une présence lointaine et un rythme de somnambule ressemblant à sa propre démarche d’éléphant, le long des avenues du quartier.
Un homme de lettres de quatre-vingts ans qu’il avait rencontré dans sa jeunesse lui avait confié qu’il voulait abandonner le roman : au bout de quelques pages, il perdait le fil de ce qu’il avait rédigé précédemment et répétait les mêmes mots et les mêmes scènes sans en avoir conscience. Pour le rassurer, Van Walle lui avait dit que cela n’avait aucune importance. Au contraire, cette allure titubante donnerait plus de relief à ses romans. Le lecteur serait sûrement sensible à ce mouvement mystérieux, entre la mémoire et l’amnésie.
Merci à Gérard de faire apparaître grâce à l’étude du style, à la marque du « temps »(temporalité), des indices, des remarques qui construisent le récit, comme une enquête policière.
Louis se tourne vers Fabienne qui nous rapporte un livre du Québec :
« Le vieux chagrin » de Jacques Poulin
Roman paru en 1989 chez Léméac éditions Canada.
Jacques Poulin (1937-2025) est un romancier québécois né à Saint-Gédéon-de-Beauce. Après des études de Psychologie et de Lettres à l’Université Laval, il travaille notamment comme traducteur avant de se consacrer à l’écriture. Auteur de quatorze romans, il est surtout connu pour Les Grandes Marées (1978), Volkswagen Blues (1984) et Le Vieux Chagrin (1989). Il a reçu plusieurs distinctions importantes, dont le prix du Gouverneur général et le prix Athanase-David.
Ce court roman aborde avec délicatesse, sensibilité et poésie les thèmes de l’écriture, de la vieillesse, des liens sous leurs différentes formes. Son écriture sobre et intimiste, aborde la solitude, la tendresse, les difficultés de communication, les livres et la quête du bonheur.
Il mêle une réflexion sur l’acte d’écriture en mettant en scène un auteur en panne qui a démarré sa carrière en voulant écrire : « la plus belle histoire d’amour du monde » et qui est fan et spécialiste d’Hemingway. Avant de devenir écrivain il était professeur de lettres et spécialiste de ce grand auteur. Il vit seul au bord du St laurent dans l’ancienne maison de vacances de son enfance qui tombe un peu en ruine, mais cette solitude choisie est émaillée de rencontres et de présences : son chat Vieux chagrin et les chats du voisinage qu’il nourrit ou adopte un temps, son jeune frère qu’il voit régulièrement et des jeunes femmes qui passent, viennent l’aider et restent plus ou moins longtemps elles aussi. il est également question d’adoption, de tendresse, de quête des origines, de traumatismes anciens, et des différentes sources d’inspiration possibles, dont une mystérieuse jeune femme qu’il baptisera Marika et à la recherche de laquelle il sera au bord de se perdre, pour mieux se retrouver.

L’EXTRAIT (page 88)
< Car l’âme, comme je l’ai dit auparavant, n’est pas en nous mais autour de nous : elle nous enveloppe. Elle nous est donnée toute blanche et transparente à la naissance, mais elle prend vite une teinte qui varie du bleu horizon au bleu outremer selon le tempérament d celui ou celle qui la reçoit. Bien qu’elle soit invisible, on peut quand même l’apercevoir comme une sorte d’aura pendant la nuit ou dans des circonstances très spéciales. Comme elle est attirée vers le ciel, elle tire le corps vers le haut, le forçant ainsi à se tenir debout ; la nuit elle le laisse se reposer. Sa tâche principale est de protéger le corps, de lui garder sa vie et sa chaleur ; quand elle s’en va le corps se refroidit. Son destin est de retourner dans le ciel où elle doit recouvrer sa blancheur avant d’entreprendre une nouvelle mission terrestre. Il existe des liens de parenté entre les âmes ; il y a même des âmes sœurs et elles se cherchent et elles sont malheureuses tant qu’elles ne se sont pas retrouvées. F Lauque.>
J’ai beaucoup aimé ce roman qui m’a semblé une chanson douce et un brin mélancolique mais jamais triste et non dépourvu d’humour et d’une certaine auto-dérision de l’auteur envers lui-même. Fabienne, grand merci pour ce conte sensible.
Le libraire québécois qui m’a conseillé cette œuvre a connu l’auteur et m’a précisé que son chat s’appelait vraiment « Vieux chagrin » !
Et Sylvie nous fait connaître une écrivaine Canadienne : GABRIELLE FILTEAU-CHIBA,
POÈMES. L’AUTOMNE : CANNAGE,
Je voudrais mettre en pots
Des réserves de pluie
Faire rougir à contre-soleil
Mon huile de millepertuis
Je voudrais mettre en pots
L’avertissement des tamias
Des miels et des baumes
Mille réserves de joie
Les années nostalgies
Les immortaliser
Tresses de foin d’odeur
Couronnes de cornouiller
Je pourrais mettre en mots
Mon instinct de survie
Et tout l’espoir
En moi.
GABRIELLE FILTEAU-CHIBA est née le 27 septembre 1987 au Québec.
Fille d’un professeur de langue et d’une traductrice médicale. Ses romans sont notamment consacrés à La Défense de la nature.
Elle commence à travailler comme traductrice puis en 2013 décide de quitter l’agitation de Montréal pour partir vivre dans une cabane en bois en forêt, au bord de la rivière du KAMOURASKA, sans électricité, sans eau et sans réseau, entourée de coyotes et d’ours.

Le premier hiver est un hiver de solitude et d’ensauvagement mais aussi d’apaisement.
Puis elle côtoie un groupe d’écologistes, en lutte contre un projet d’oléoduc et y rencontre son compagnon. Ils ont une fille.
Elle devient conseillère municipale de Saint-Bruno-de-Kamouraska en 2016, puis elle démissionne en 2019 et repart vivre quelques années plus tard près de Montréal pour que sa fille puisse aller à l’école. Dès lors, elle se consacre à l’écriture de romans et de poésies. Elle a reçu de nombreux prix au Canada et se place en finaliste pour le Prix des Libraires du Québec.
Ce recueil LA FORÊT BARBELÉE est édité en 2022 avec une très belle préface de CÉCILE COULON.
Je vous lirai un poème, peut-être deux ou même trois de la saison d‘AUTOMNE ? « Comment résister à l’envie, au désir de vous faire « entrer dans un lieu sacré du cœur car ici dans ces poèmes, entre ces arbres couverts de neige, de brume ou de fumée, la voix d’une poétesse est pareille au grand feu qui éclaire les hommes sans brûler leur cabane ».
Ce ne sont pas mes mots, ce sont les mots de CECILE COULON.
Merci Sylvie pour cette conclusion magnifique. Il me semble (c’est la voix du récitant) que nous cherchons la vibration des mots, leur sens complexe. Ce que cela dit de l’humain, des peuples ou des époques diverses, entrevus à travers tous ces livres que nous rappelons à la vie, un moment. C’est très satisfaisant, me semble-t-il ?
Nous nous retrouverons le lundi 16 novembre 2026 pour un nouveau Café littéraire.
Le thé et les biscuits sont un réconfort certes, ce temps passé ensemble nous apporte des questionnements, des négociations et du lien avec Passerelles.
Merci à vous tous.