Café littéraire du 19/10/2026 📜📚

En ces temps  de tempête et de révolte, nous nous sommes réunis dans notre salle habituelle, soucieux d’éviter les tensions qui pourraient naître au sein de notre groupe, et nous nous sommes rendu compte  que nos présentations n’étaient pas anodines : des paroles maladroites, un thème qui engage un pays complexe comme l’Allemagne et plus encore des idéologies destructrices ; une passionnante présentation  qui résonnerait trop avec l’actualité pour être défendue en ce jour, pourra être reprise avec un peu plus de distance : animer une groupe fidèle est complexe et nous essayons  non pas de plaire, mais de respecter les idées, les émotions, les savoirs de chacun, pour les mettre  à disposition de nos lectrices et lecteurs.

Nous étions 17 en cet après-midi d’octobre : Marielle, Maryse, Louis, Sylvie, Marcel, Isabelle, Nicole C, Fabienne, Marie-José, Noëlle, Evelyne, Gérard, Ida, Nicole S, Aurore, Ida, Béatrice. Marie se remet doucement d’une chute, Marie-Odile reconstruit son lieu de vie, Monique S, Monique M, Annick, Anne et Régine sont excusées.

Nous rappelons que les CR sont directement envoyés sur le site de « Passerellesasso 33.fr ». Chacun des participants reçoit un lien numérique pour accéder à la lecture directement sur le dernier texte.

Sylvie propose que la fin de cette réunion soit gaie et porteuse de souvenirs, il y aura donc une surprise, à partir de Eugène Ionesco ! Puis elle donne la parole à Gérard qui accepte de remettre à un prochain Café le travail qu’il a réalisé avec Gemini, l’IA, sur le thème de la « Guerre ».

Puis elle donne la parole à Isabelle qui a beaucoup aimé un livre « Le fabuleux piano » de Sonia Devillers paru en 2026 chez Robert Laffont, 288 pages. L’écrivaine est née en 1957, elle est journaliste, conduit l’émission’ Le dessous des Cartes’ sur Arte ; elle a fait paraître en 2022 Les Exportés, un roman consacré à sa famille maternelle Juive venue de Roumanie. Elle analyse aussi le système qui a permis à la Roumanie communiste de monnayer l’émigration de certains juifs Roumains.

Le roman dont Isabelle va parler est sur les listes du prix Goncourt et du prix Interallié, en 1ere place. L’écrivaine, Sonia, tombe un jour sur un mystérieux avis de recherche, émis par une musicologue américaine. Il s’agit d’un magnifique piano de marque Erard qui a été volé par les nazis en 1943, à la famille Enoch, une famille d’éditeurs de Musique, déportée et disparue. De nature curieuse, Sonia va alors décider de mener des recherches pour en apprendre davantage sur cette famille Enoch et sur cet instrument, sans se douter que ses investigations vont trouver un écho avec sa propre famille. Sonia raconte à la première personne : « Ayant toujours été passionnée par les questions de faux artistiques et de spoliation des œuvres d’art et des biens culturels. Je ne savais pas que les instruments de musique avaient également fait l’objet de vols d’une telle ampleur. Isabelle a donc plongé avec Sonia, dans cette lecture « que j’ai trouvée passionnante et bouleversante », car Sonia revient sur des pans peu glorieux de l’histoire de la France et nous rappelle au Devoir de Mémoire.

L’intrigue est simple : nous suivons l’histoire d’une famille de la haute bourgeoisie juive laïque qui est reconnaissante envers la France de l’avoir accueillie et d’avoir été le premier pays à émanciper les juifs au moment de la Révolution 1889. Plus tard ils seront victimes de l’antisémitisme au moment de l’affaire Dreyfus et de la volonté d’anéantissement de Hitler.

Le besoin de retrouver le piano n’est pas mercantile, c’est l’unique lien qui unit le dernier survivant de la famille Enoch avec les siens, avec la vie d’avant, avec l’histoire de sa famille. »

Puis isabelle lit plusieurs textes qui expliquent la disparition des parents Enoch en 1943 à Paris, avenue de Courcelles. Vidé rapidement, les meubles posés sur le trottoir, le couple est envoyé dans un camp, tandis que l’appartement va faire le bonheur d’un collaborateur ? Le piano, les tableaux de valeur sont envoyés dans des réserves qui ont constitué des trésors de guerre.

Une effervescence dans notre groupe montre l’impact de cette présentation. Marie-José, Evelyne, Nicole ont vécu des expériences de spoliation, pendant cette période de guerre 39-45 ou dans d’autres circonstances. Mais on en parle peu, c’est vieux, on passe à autre chose. Toutefois, nous avons tous ressenti des émotions en lisant les malheurs des familles juives, les pogroms en Europe et en Afrique du Nord.

 Fabienne cite l’écrivain qui l’a fait vibrer avec « La maison vide » par Laurent Mauvignier. Marie-José se souvient d’un livre ancien sur la difficulté de Vider la maison de ses parents …

Sylvie sait faire écouter ces émotions. Puis elle décide de parler de son livre très original :

 De FRANÇOIS BEGAUDEAU : L’ AMOUR

François BEGAUDEAU a aujourd’hui 55 ans. Il est né en 1971 à Luçon et vit à Paris. Il est écrivain, acteur, scénariste, critique littéraire et réalisateur de cinéma. Il a travaillé pour les Cahiers du cinéma.

Ses romans : Entre les murs (2006) et La blessure, la vraie, (2011) ont été adaptés au cinéma. Dans ENTRE LES MURS il joue le rôle principal et le film remporte la palme d’or au Festival de Cannes en 2008.                                                                           

L’AMOUR (2023) Dans ce roman bref de 90 pages il embrasse 50 années d’une histoire d’amour et de la vie commune d’un couple ordinaire de classe moyenne : Jacques et Jeanne Moreau.

Qu’est-ce qu’une vie de couple qui dure dans le temps ? Quel est son secret ? Cet amour tel qu’il est vécu la plupart du temps par la plupart des gens, sans crise ni évènements apparents, au gré de la vie qui passe, des émissions d’Europe 1, des chansons de Richard Cocciante, du catalogue de la Redoute…

Le tour de force de François BEGAUDEAU c’est d’avoir fait rentrer 50 ans de cette histoire ordinaire dans 90 pages que l’on lit en une heure. Et c’est une révélation de rentrée littéraire !  Il réussit à nous tenir en haleine tout en nous plongeant dans la forme classique d’une écriture (On pense à « Un cœur simple » de Flaubert).

Il faut du talent pour nous happer en si peu de temps, de manière forte, dans l’économie d’attention. C’est très bien fait peut-on dire au minimum !

Ce qui nous désarçonne, c’est qu’on se sent très proches de ce duo qui se dispute, qu’on entend, qu’on voit comme on a vu nos parents, nos grands-parents dans une époque où on puise nos propres souvenirs

François BEGAUDEAU réussit son coup : il ne pense pas, il n’impose rien et ne réfléchit jamais. Il déroule l’Histoire. En ce sens, ce livre est universel et peut toucher tout le monde.

L’ AMOUR dans sa simple complexité !

Merci à Sylvie de nous faire découvrir cette pépite. Et consciente de la ferveur ressentie par son public, elle poursuit et se tournant d’un côté et de l’autre, elle demande : « Et vous, comment avez-vous vécu votre vie amoureuse ? » Répondre à cette question très personnelle n’est possible que si le groupe se connait bien : et je resterai discrète sur ce moment où chacun s’est exprimé avec retenue et cependant confiance, pendant un grand quart d’heure. Puis elle a donné la parole à Marcel qui revient sur un dramaturge exceptionnel :

Présentation de Marcel : Eugène IONESCO 1909-1994.

Cet écrivain de l’absurde m’a fait rêver toute mon adolescence. Très jeune je me suis découvert une passion pour les écrits de Kafka, Alfred Jarry, Samuel Beckett, Boris Vian, thomas Bernhard et bien entendu, en toute première ligne Ionesco et son théâtre. Le mot absurde qui définit ces écrivains vient du latin absurdus qui signifie, à l’origine, discordant, dissonant.

Eugène Ionesco est né en 1909 en Roumanie, il est décédé en France en 1994. Son père est roumain, sa mère française. Il passe sa petite enfance en France avant la séparation de ses parents et son retour en Roumanie avec son père. Il a fait des études de lettres françaises à l’université de Bucarest et participé à diverses revues avant-gardistes. En 1938 il revient en France préparer une thèse cependant interrompue par la guerre, il repart alors en Roumanie mais revient en 1942 et s’installe définitivement en France où il obtient la nationalité.

La cantatrice chauve, sa première œuvre, sous-titrée anti-œuvre est créé en 1950 – échec total ! du moins à ces débuts, mais qui va le qualifier définitivement de père du théâtre de l’absurde, car cette parodie de pièce va marquer durablement le théâtre contemporain, dramaturgie du non-sens et du grotesque, elle recèle cependant une portée satirique et métaphysique, mais avec quel humour ! La légende dit que lorsque le directeur du théâtre des noctambules, furieux, lui annonce au lendemain de la première qu’il n’y a personne dans la salle, il aurait répondu : je sais, ma femme est malade ! J’ai retenu également cette citation : La raison, c’est la folie du plus fort, la raison du moins fort c’est de la folie… et cette autre : où il n’y à pas d’humour il n’y a pas d’humanité, où il n’y à pas d’humour, il y a le camp de concentration…

Sa pièce, Les chaises, que j’ai vue à Paris, a été jouée près de 50 ans sans discontinuer ! En 1959, Rhinocéros, mise en scène par Jean-Louis Barreau à l’Odéon-Théâtre de France apporte enfin à son auteur une véritable reconnaissance. En 1962, Le roi se meurt est une ode magnifique à la vanité du pouvoir que je vous recommande tout particulièrement, pièce en un acte créée à l’Alliance française en 1962 dans une mise en scène de jacques Mauclair. Théâtre de l’absurde, certes, mais dans Rhinocéros, quandle personnage principal voit tous ses proches qui l’entourent se transformer les uns après les autres en Rhinocéros c’est une terrible image de la naissance du nazisme qui apparait alors ! Ceci rejoint Kafka et sa Métamorphose où son personnage principal se réveille un matin transformé en un énorme insecte, Il faut qu’il s’en aille, père, s’écria la sœur – Tu n’as qu’à tâcher de te débarrasser de l’idée qu’il s’agit de Grégor, répond le père… n’est-ce pas l’image terrible de celui ou celle qui n’est pas dans la norme ! Même réponse de ces deux écrivains !

Il faut, ici, rappeler deux éléments importants : Ionesco, à la fin de sa vie a connu la consécration d’être l’un des premiers auteurs à être publié de son vivant dans la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade, et, en 1970, il est élu à l’Académie française au fauteuil de jean Paulhan. Pas mal pour un écrivain de l’absurde…

Je vais maintenant vous parler de ce livre : La cantatrice chauve, publié en 1964 aux Editions Gallimard, sur une mise en scène de Nicolas Bataille, avec une typographie très, très… spéciale…

La scène se passe dans le salon terriblement anglais des Smits ou une discussion absurde se développe dans ce petit monde bourgeois et étriqué avec, en point d’orgue un carillon anglais qui sonne les heures de manière tout aussi absurdes que l’histoire, arrivent alors des amis, un homme et une femme, les Martins, qui après une discussion non moins absurde… etc… etc…

Ce qui fut étonnant c’est l’organisation qui a suivi, montage Sylvie et Marcel : Marcel nous a présenté un beau livre sur Ionesco et l’absurde, il a présenté rapidement l’œuvre et une scène de théâtre de l’absurde s’est installée extrait de la Cantatrice chauve. M. et Mme M. assis l’un près de l’autre cherchent à se rappeler à quel moment ils se sont rencontrés, ils en ont un léger souvenir, Monsieur essaie de rappeler des souvenirs et Mme se récrie : « oui peut-être, mais non c’est impossible »… échange de plus en plus comique et fuyant ! Interprété à la perfection par nos deux amis.

Les lectrices et lecteurs sont subjugués par cette présentation mise en scène.  Chacun donne ses impressions et ses souvenirs de théâtre ou de lecture.

Puis Sylvie souhaite une conclusion poétique avec ce petit souvenir d’un grand livre.

Quand j’étais enfant

Quand j’étais enfant
il y avait des herbes et des mâts près du rivage,
et moi qui étais couché là
je ne les distinguais pas,
car ils montaient tous au ciel au-dessus de moi.
Je n’avais avec moi que les paroles de ma mère
comme une tartine enveloppée d’un papier qui froufroute
et j’ignorais quand mon père reviendrait,
car une autre forêt s’étendait par-delà la clairière.

Toutes choses tendaient la main,
un taureau encornait le soleil,
et la nuit la lumière des rues caressait
mes joues avec les murs,
la lune, comme une grande cruche, s’inclinait d’elle-même
pour étancher mon sommeil assoiffé.

Ce livre est l’origine de beaucoup de poèmes que Sylvie nous fait partager.

Merci à Sylvie, à Marcel, à Gérard, à Isabelle et à tout le groupe pour avoir participé à l’élaboration de ces deux heures et demie de joie et de participation active à notre Café littéraire. Evidemment le thé de Sylvie nous a permis des échanges passionnés, les gâteaux de Aurore et autres sont toujours les bienvenus.

Nous nous retrouverons pour le prochain café littéraire le 2 Novembre 2026 il sera suivi d’un Bureau de Passerelles.

Amitiés Nicole.